Centre éducatif fermé : « Ils évitent la prison mais c’est leur dernière chance »

GARDE à VUE jeudi 29 novembre 2007

Par Mimissa Barberis



« Jeunes », « château », « art », « caméras » sont des mots qu’on a pris l’habitude d’associer à une célèbre émission de télévision pour grand public. Pas ici : les vidéos sont en circuit fermé et les jeunes n’aspirent pas à se faire connaître. L’endroit vers lequel je me dirige est le Centre éducatif fermé (CEF) de la Rouvelière qui a ouvert en 2005 à Allonnes, en périphérie du Mans. Lors de leur création, les CEF étaient une des mesures phare de la loi de programmation et d’orientation du garde des Sceaux Dominique Perben. Présentés comme une alternative à l’incarcération des mineurs, ces centres accueillent des délinquants récidivistes et multirécidivistes âgés de 13 à 18 ans, durant une période de six mois à un an. La Rouvelière étant situé à 10 minutes de chez moi, j’ai donc voulu voir de mes propres yeux de quoi il retournait exactement.

Lors mon arrivée je suis surprise par le cadre dans lequel est situé l’établissement : au milieu d’un bois, complètement retiré de l’espace urbain, loin de la société. De fait, l’atmosphère y est sereine, paisible. Ici, aucune clameur provenant de la rue, aucun écho de la ville n’est censé perturber les efforts que ces jeunes marginaux au lourd passé et présentant des troubles psychologiques font pour se remettre sur le droit chemin.

A l’horizon, se détache la stature d’un homme d’une cinquantaine d’années. Il s’agit du directeur, Mustapha Labzaé. Il m’ouvre le portail magnétique et me fait signe d’avancer. Sur ma droite, se trouve un terrain de jeu sur lequel un éducateur et deux jeunes gens jouent au football et dont les cameras de vidéo-surveillance suivent scrupuleusement les prouesses. Autour de moi des tables de pique-nique, de la verdure et des barrières de trois mètres environ. Un détail m’interpelle : pas de fil de fer barbelé !

Arrivée à la hauteur du directeur, celui-ci me demande de patienter dans une salle et ferme la porte à double tour. Est-ce pour ma sécurité ? Craint-il que les jeunes pénètrent dans le bâtiment ? Justement, à travers la vitre, j’en aperçois un au pied de sa fenêtre, le regard absent, dirigé vers la sortie. Il sent que je le dévisage, lève les yeux, et me sourit timidement.

Quand enfin, quinze minutes plus tard, je me retrouve dans le bureau du directeur (photo), je sens comme un malaise. L’atmosphère s’est tendue. Il me fixe et finit par me lâcher sur un ton méfiant : « Qui êtes-vous et que voulez-vous au juste ? » Je suis éberluée, il refuse de m’accorder l’interview. Et quand je lui explique avec quel angle je compte poser mes questions, il me rétorque : « Cela ne se passe pas comme ça, me dit il. Il s’agit d’un Centre éducatif fermé. On ne rentre pas comme on veut en ouvrant nos portes à n’importe qui. Si vous voulez des renseignements, allez voir la responsable du service communication de l’association Montjoie [qui assure la gestion administrative et pédagogique]. Jamais je n’accepterai dans mon bureau des journalistes de France 2, de Canal + ou de quiconque. »

Déterminée à mener cette interview, je lui explique que je compte parler du CEF en toute objectivité. Après avoir vérifié la crédibilité du Bondy Blog et pu constater le succès qu’il rencontre, il finit par surmonter ses réticences : un journaliste de Détective avait trompé sa confiance en jetant le discrédit sur le CEF d’Allonnes. Je me lance :

Actuellement, combien y a-t-il de jeunes au CEF de La Rouvelière ?

Il y a onze jeunes âgés de 16 à 18 ans. Onze éducateurs les prennent en charge mais il y a un roulement tout au long de la journée. Nous tournons souvent à quatre éducateurs. La prise en charge commence très tôt, à 7 heures du matin : il s’agit de rompre radicalement leurs habitudes en leur imposant un programme journalier qui est connu à l’avance. Ce programme n’est pas négociable.

En quoi consiste-t-il ?

Il s’agit de mettre en place les repères spatiaux temporels de l’enfant. Chaque jeune à un emploi du temps programmé heure par heure. Il y a de la scolarité, du sport, un atelier culturel général et un atelier d’art plastique. Récemment, ils ont créé chacun leur propre œuvre (photo). Nous avons recyclé des matériaux qui ne servaient à rien et par le biais de la soudure, ils ont redonné âmes à ces objets. Leurs œuvres sont exposés à la mairie d’Allonnes et à la préfecture du Mans. Nous projetons d’en faire de même à Beaubourg et nous réussirons. Il s’agit d’une valorisation et d’une reconnaissance de leur travail. Ainsi, on fait exister le groupe en tant qu’artiste et non en tant que bande de délinquants.

Quel est leur dénominateur commun ?

Ils sont tous multirécidivistes et certains on même connu la prison pour vol et violence en réunion. Tous sont issus de parents divorcés, alcoolique ou de familles reconstruites. Tous les milieux sociaux sont touchés. Il y a dans le centre des jeunes dont les parents sont aisés. Ça ne concerne pas seulement les familles modestes. La plupart d’entre eux sont des accidentés de la vie qui présentent de grandes difficultés sociales et d’intégration. Il y a un véritable travail psychologique à mettre en place. Le but étant de les ramener à leur propre conscience.

En quoi le CEF est-il une alternative à la prison ?

Ils évitent la prison mais c’est leur dernière chance. Nous mettons en place un système éducatif, à savoir une surveillance continue, une écoute, une disponibilité, un encadrement et un rappel omniprésent de la loi. Il faut que la loi soit investie par le jeune et qu’elle puisse exister dans son esprit.

Sont-ils dangereux ?

Ils ne sont pas dangereux mais en très grande difficulté. Ce sont des jeunes que nous avons mal compris, tout simplement, bien que leurs infractions se caractérisent par des actes de violence. La source de leurs maux vient d’un manque de considération de la part de leur entourage et de la société. Je suis convaincu que si l’institution scolaire les avait correctement pris en charge, nous n’en serions jamais arrivés là. La société les rejettent, les traitent de « sauvageons », de « barbares »… C’est un regard synoptique qu’il faut avoir sur leur situation.

Pensez-vous qu’il y a une évolution temporelle dans les actes de délinquance juvénile ?

Chaque jeune est singulier dans ses difficultés. Les jeunes d’aujourd’hui et d’antan peuvent présenter des profils similaires. Mais il est faux de dire qu’ils sont plus délinquants qu’autrefois.

Pensez-vous que la loi du 10 août 2007 renforçant la lutte contre la récidive soit cruelle ?

Joker !

Rencontrez-vous des difficultés dans votre travail ?

La journée est très lourde et très difficile. C’est fatiguant d’être avec des enfants qui sont en permanence en train de vous solliciter. Cependant, on trouve réconfort et satisfaction quand on observe les résultats : 60 % de réussite au niveau national et c’est 80 % de nos jeunes au CEF d’Allonnes qui n’ont pas récidivé. Certains se sont orientés vers la charpenterie, d’autres ont opté pour le métier de cuisinier. Il y en a qui ont même réintégré le lycée !

Propos recueillis par Mimissa Barberis

 

Mimissa Barberis