Tous les garçons et les filles de mon âge ne se promènent pas dans la rue deux par deux

AMBIANCE mercredi 13 février 2008

Par Mimissa Barberis



Ghettoïsation, communautarisme, chômage, éducation défaillante : autant de maux qui alimentent la crise des banlieues françaises, selon les sociologues. Une crise qui ne s’explique pas seulement par ces facteurs dits objectifs. J’en ajouterai un, subjectif, à moins qu’il ne soit aussi objectif. Dans la banlieue « monarchie », il y a des règles de conduite à respecter sous peine d’excommunication. Il est ici question de rapports filles-garçons.

A Allonnes (banlieue située en périphérie du Mans), il y a un « code de banlieue » selon lequel « on ne s’affiche pas ». « Lorsque je vois les têtes du quartier, je baisse immédiatement la mienne. C’est machinal. D’ailleurs, lorsque je sais que les gars monopolisent tel endroit, j’emprunte d’autres itinéraires pour me rendre à telle destination. Je n’ai pas envie de me faire remarquer et d’avoir un casier judiciaire », me confie Sara. Il s’agit là d’une convention unilatérale, consentie tacitement par la population féminine, qui se doit d’observer certaines « obligations morales ». On ne peut y déroger.

Pas besoin de mots pour instaurer la prohibition des contacts (une bise, un regard, un dialogue), les yeux suffisent à exprimer l’interdit. Et pourtant… Tout se passe en catimini : « J’ai un petit ami, me dit Fouzia. C’est un gars du quartier. Un jour, il a envoyé une lettre chez moi. Dieu merci mes parents sont illettrés. »

Il est strictement « interdit » à un couple non marié de se promener ensemble à la vue des garçons du quartier. C’est un code d’honneur. Si une fille et un garçon veulent « se voir », c’est soit dans une voiture à l’abri des regards, soit dans une autre ville. Cette pression encourage les relations à distance. Les filles d’origine maghrébine ou française issues des quartiers populaires trouvent leur compagnon loin de leur lieu d’habitation. « Il s’agit de préserver son image, je ne tiens pas à avoir une réputation sous prétexte d’avoir un petit ami. » Telle est la bonne attitude.

Ces codes qui régissent les rapports filles-garçons résultent d’une interprétation détournée des sources scripturaires de l’islam. C’est de cette confusion que naissent une partie des conflits sociaux et ethniques. On serait porté à croire que la « nature » musulmane, ou maghrébine, des garçons – qui souffrent aussi des codes qui les placent en principe dans une position dominante – est la seule cause de ce malaise. Mais ce dernier est l’œuvre également des politiques sociales. En occultant les grands problèmes de la banlieue – et l’on retrouve les sociologues du début –, il sera difficile de faire évoluer les mentalités et de toucher aux valeurs morales qui les irriguent.

Mimissa Barberis (BondyLeMans)

Document iconographique : une lettre intime.

Mimissa Barberis