Femmes en niqab : « Nous ne nous exilerons nulle part, nous résisterons »

GARDE à VUE lundi 29 juin 2009

Par Mimissa Barberis



Dans son intervention devant le Congrès à Versailles, Nicolas Sarkozy a dit qu’il était favorable à la constitution d’une commission parlementaire en vue de réfléchir à l’adoption éventuelle d’une loi contre le port du voile intégral musulman (niqab et burqa). De son côté, le ministre de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, Eric Besson, affirme être opposé à une législation « anti-burqa », estimant qu’avec la loi de 2004 interdisant le voile islamique à l’école, « un équilibre a été trouvé, qu’il serait dangereux de remettre en cause ». Mimissa a interviewé trois jeunes femmes de la région du Mans, vêtues du niqab, Yamina, Oya et Najette, âgées de 22 à 25 ans.

Pourquoi portez-vous le niqab ?

Nous portons le niqab par soumission à Allah. Il s’agit d’une prescription islamique à laquelle chaque femme doit se conformer car celle-ci doit préserver sa pudeur. Cela dit, en islam, toutes les écoles ne sont pas unanimes pour dire qu’il s’agit d’une obligation. A dire vrai, il n’est pas dit expressément dans le Coran que les femmes doivent se recouvrir intégralement le corps. Ce sont les exégèses du Coran qui ont interprété dans la sourate An-nisâ (les femmes), la formule « baissez votre regard » comme voiler votre visage. En outre, dans la tradition prophétique, il y a des récits authentiques qui précisent à propos des femmes du prophète qu’elles se recouvraient intégralement le corps et ne laissaient apparaître qu’un seul œil. Par ailleurs, la sunna (tradition) du prophète impose également à l’homme de se conformer à des codes vestimentaires, comme par exemple l’obligation de porter une barbe.

Quel a été le déclencheur de ce choix ?

Auparavant, nous portions le voile. Et puis, progressivement, à mesure que nous avancions dans l’apprentissage de l’islam, l’idée de porter le niqab s’est imposée naturellement. L’amour pour Dieu et l’influence de nos amies qui le portaient ont été des facteurs déterminants. Nous voulons mettre un frein à toutes idées reçues, ce ne sont pas nos maris qui nous ont imposé de porter le niqab. Cela résulte d’un choix personnel. Pour dire vrai, nos maris étaient surpris la première fois que nous leur avons annoncé l’envie de porter le niqab.

Comment ont réagi vos proches ?

Yamina : Dans ma famille, il y a eu beaucoup d’incompréhensions et de réticences. Au départ, mon papa était contre. Quand je rendais visite à ma famille, je retirais systématiquement mon niqab dans les escaliers avant de pénétrer dans la maison. Un jour, mon papa m’a vu faire ce geste, il a souri et depuis, il me laisse tranquille. En revanche, mon frère ainé, qui est âgé de 28 ans, est extrêmement hostile au niqab. Il déteste que je le porte.
Hayete : mes parents pensaient davantage à mon avenir professionnel. Ils pensaient que cela pouvait être un obstacle dans la recherche d’un travail.
Oya : ma maman, au début, n’a rien dit. C’est la médisance des gens qui l’a faite changer d’avis. Elle me répétait sans cesse qu’elle aurait préféré que j’attende le mariage pour porter le niqab. S’agissant de mon papa, il pense que c’est de passage.

Concevez-vous que le niqab puisse être perçu comme une atteinte à féminité de la femme ?

Non, ce n’est pas une atteinte à la féminité de la femme. Depuis la nuit des temps, la femme qui se protège est un être pur. Au contraire, celles qui ne se protégeaient pas étaient considérées comme des femmes sans pudeur. Pour nous, en le portant, il s’agit de protéger notre beauté et notre pudeur, que nous réservons à nos époux. En réalité, ce qui dérange, c’est le fait qu’on ne s’habille pas comme les autres femmes, alors nous suscitons des interrogations. Vous savez, nous somme très féminines. Nous aussi, nous aimons portez de beaux habits, de beaux sous-vêtements. Mais la société veut que ces coquetteries soient montrées à tous les hommes et pas seulement à nos maris. En ne voyant pas notre physique, la société se sent agressée.

Pourquoi n’essayer-vous pas de rassurez-vous concitoyens ?

Nous le faisons lorsque certaines personnes nous interrogent sur la question du niqab. Mais le problème, c’est qu’une partie de la population n’ose pas venir nous voir, elle a peur de nous. Elle nous voit comme des Dracula. Cette vision qu’on a de nous s’est renforcée depuis les attentats du 11 septembre. Depuis ce jour, les médias n’ont cessé de diabolisé l’islam. Ils emploient des formules alambiquées, tels que « fondamentalisme, intégrisme, radicalisme » et ces mots créent une peur dans les sociétés à l’égard des musulmans dans leur ensemble. Et cette peur engendre de l’agressivité à notre encontre.
Amina : Je suis régulièrement agressée lorsque je sors. Dieu merci, ces agressions ne sont que verbales, ou alors ce sont des gestes qu’on m’adresse. Pour éviter cela, j’évite d’emprunter les transports en commun et d’aller faire les courses aux heures de pointes.
Oya : j’ai été agressé verbalement et grossièrement par un type. Il m’a traitée de prostituée. Dorénavant, j’ai l’intention de porter une bombe lacrymogène pour prévenir toute agression physique car ma sécurité est en danger.

Avez-vous déjà eu des réflexions de la part des musulmans ?

Oui, des regards méchants de la part des dames musulmanes. Les femmes de notre âge respectent notre choix.

Envisagez-vous de porter la burqa ?

La burqa, c’est le vêtement bleu, celui de la femme afghane. Pour nous, c’est le sitar. Même s’il s’agit du même processus intérieur, à savoir se recouvrir intégralement le visage. Les médias font une erreur sémantique. Mais oui, nous avons l’intention de le porter. Peut-être qu’on sortira moins mais on le portera.

Comment faites-vous pour subvenir à vos besoins ?

Yamina, Najete : Nos époux travaillent. Nous n’avons pas besoin de travailler. Encore une fois, stop aux idées reçues, l’islam autorise la femme à travailler. D’ailleurs, nos frères en islam sont en train de créer leurs entreprises.

Au travail, vos maris rencontrent-t-il des problèmes particuliers ?

Non, aujourd’hui nos maris n’ont aucun problème.
Yamina : C’est au début qu’il rencontrait des difficultés. Je me souviens qu’il avait présenté sa candidature à la SETRAM (Société des transports en commun de l’agglomération mancelle). Lors de l’entretien, on lui a demandé si sa barbe manifestait son appartenance à la religion musulmane. Il est aussi arrivé qu’on reproche à un ouvrier le fait qu’il retrousse son pantalon. C’est dément d’en arriver là !

Quand vous serez maman, les instituteurs à la maternelle vous demanderont d’ôter votre niqab ou votre burqa au moment de déposer et de reprendre votre ou vos enfants. Comment ferez-vous ?

S’il s’agit d’une institutrice, je lui montrerai mon visage sans hésitation. En revanche, s’il s’agit d’un instituteur, je lui demanderai de faire venir une femme. Sinon, nous avons toujours la possibilité de demander à nos époux, s’ils ne travaillent pas, d’aller chercher les enfants à l’école. A vrai dire, je pense que ce problème n’aura pas lieu. Nous ne pensons pas scolariser nos enfants à la maternelle. Nous sommes toutes capables de leur inculquer une éducation intellectuelle. Ce choix n’a aucun lien avec la religion bien entendu.

Si une loi interdit le port de la burqa, quelle sera votre réaction ?

Ce sera une tristesse absolue. On sortira beaucoup moins et on aura l’impression d’être des hors-la-loi. Nous pensons que la société cherche à nous exclure en agissant de cette façon. Vous vous rendez compte, six mois d’enquête parlementaire pour réfléchir à l’opportunité d’une loi, c’est absurde ! Ils cherchent des problèmes là où il n’y en a pas, il y a des problèmes beaucoup plus importants. Cependant, nous ne baisserons pas les bras, nous nous exilerons nulle part, nous résisterons ! Nous sommes françaises et nos hommes politiques doivent l’intégrer dans leurs esprits et dans leurs politiques. Sinon, nous saisirons la juridiction administrative.

Propos recueillis par Mimissa Barberis

Mimissa Barberis