« J’ai la haine, tu sais pas, toi ! »

C'EST CHAUD mercredi 2 septembre 2009

Par Mimissa Barberis



Il y a deux ans, Soufyane n’a pas fait le choix de quitter son emploi. C’est son employeur NTN spécialisé dans la fabrication de joints de transmissions pour Renault, Nissan et Peugeot qui s’est séparé de lui. Chaque année, l’usine, en concertation avec les chefs d’équipes, établissent un bilan sur la qualité du travail fournis par les ouvriers afin de proposer aux meilleurs un contrat à durée indéterminé. Soufyane faisait partie des bons élèves. Il le savait et ses coéquipiers ne se privaient pas de le lui dire.

En l’espace d’un an, période durant laquelle il a fournit de bons et loyaux services, Soufyane a connu une ascension fulgurante. De simple agent de production, il acquiert les compétences d’un « ingénieur débutant ». A lui, incombe la charge et la responsabilité de faire tourner la production dans son unité. Ces nouvelles responsabilités lui avaient redonné espoir en l’avenir. Le sien. Mais tout a basculé lors du « bilan annuel ».

Soufyane n’avait aucun doute sur son travail, manifestement il était irréprochable. Il était certain de signer un CDI. « J’étais très motivé. D’ailleurs, j’étais toujours disponible lorsque NTN avait besoin de moi. En un an, j’ai fait l’équivalent de presque deux années de travail. J’enchaînais les heures sup. Mais c’était une erreur. Mon chef d’équipe ne s’est pas privé pour me le dire. Jamais tu n’aurais dû monter aussi vite, me disait-il. Tu travaillais trop bien mais tu représentais un danger. »

Le motif de son renvoi ? Etre arrivé trois fois en retard. Grosso modo, Soufyane a fait perdre à son unité vingt-cinq minutes de production – une fois quinze minutes et deux fois cinq minutes – en douze mois. « C’est dément, je te jure. Rien que d’y penser, ça me rend malade. J’ai la haine, tu sais pas, toi ! »

Après ce licenciement, il a cumulé les petits boulots. Le dernier en date, c’était il y a trois mois. Livreur. Un ami à lui a ouvert sa petite SARL et proposé de venir travailler pour lui. Et pourquoi Soufyane ne deviendrait-il pas son propre patron en créant sa société, comme son amie. « Non, ça ne m’intéresse pas. Ça ne me dérange pas d’être sous les ordres de quelqu’un. Je ne me prends pas la tête. »

Reprendre des études, alors ? « Non ! Ce n’est pas possible, j’ai 27 ans. J’ai envie de fonder une famille, d’avoir des enfants. Mais ok, admettons que je reprenne mes études, je fais comment pour subvenir à mes besoins ? Aujourd’hui, je galère avec les indemnités chômages qu’on me verse. Sur 1000 euros, il me reste 400 euros dans le mois. Je ne peux même pas épargner. Je perdrais du temps à reprendre mes études. Je suis dégoûté, j’ai la rage contre ce système ! »

Pourquoi ? « Tu trouves ça normal qu’on ne soit pas tous traité de la même façon ? Ce qui me dégoûte, c’est nos responsables politiques, ok, ils ont un bon salaire qui va avec leurs responsabilités, mais à côté de ça, certaines ont des logements de fonction, s’empiffrent gratuitement comme des porcs, ils ont un chauffeur, des dîners officiels dans lesquels ils ne posent pas un centime et moi, chaque jour, c’est une course contre le temps, je trime, il faut que je me dépêche de trouver un job car je ne veux pas toucher le RMI, mes APL, il ne faut pas qu’ils me les sucrent. »

» T’imagines comment je vis ? C’est de la folie. Et c’est ma société qui est responsable. Sur la tête de ma mère, si demain je suis à la rue, je pète tout. J’irai même jusqu’à braquer le Leclerc d’Allonnes et la station essence. Je viendrai cagoulé et je lui dirai espèce de p***, file-moi les tunes. – Mais ça ne fera que rendre ta situation pire encore, tu ne penses pas ? – Je m’en fiche, j’aurai plus rien à perdre. »

La haine de Soufyane se traduit quotidiennement dans ses relations sociales. Son parler, par exemple. En me racontant cette histoire, il est grossier. Il en veut à la terre entière. Son téléphone portable lui échappe des mains ? Il l’insulte outrancièrement comme s’il s’adressait à un individu.

Avec ses congénères, Soufyane fais fi des délicatesses. Il est dans le dénigrement le plus total. Il met, selon Aziza, une amie, « son interlocuteur dans une posture intellectuellement inconfortable, qui rabaisse. Une fois, nous étions en train de discuter du jeûne du Ramadan. Je lui dis que c’est un mois qu’il faut mettre à profit pour soi-même. Contre toute attente, l’expression de son visage change. Ses muscles se contractent et il éclate de rire. Je suis devenue rouge comme une pivoine. “Mettre à profit ? me dit-il. Ça veut rein dire, tu dis n’importe quoi ! J’ai jamais entendu ce mot !” Je lui ai répondu que c’était une façon de parler ! »

Je demande à Soufyane s’il se sentait exclu socialement. « Absolument pas. Je me sens pas exclu. Ce n’est pas le système qui va me carotter. Mais, attends, pourquoi tu me poses cette question. Ça y est, tu fais ta journaliste. Très malin ! Tu m’orientes dans le débat pour entendre ce que tu veux entendre. – Pas du tout. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi tu me traites comme une ennemie, comme si que je n’étais plus ton amie et que j’allais te trahir. Je voulais juste comprendre le cœur du problème. Dis-moi comment on peut donner du sens à ses revendications si on est fermé à tout dialogue ? »

A cette remarque, Soufyane se contentera de mettre les clefs sur le contact de sa voiture, de démarrer et de dire : « Il est tard, je dois partir, il y a un ami qui m’attend. »

Mimissa Barberis (Bondy-Le Mans)

Mimissa Barberis