Dans les cités, génération RATP

AMBIANCE mercredi 21 octobre 2009

Par Inès El laboudy @InesLabou



Après avoir obtenu son baccalauréat professionnel en commerce, Mamadou réfléchit longuement sur son avenir post-bac. Les études ? : « Non, trop long pour moi, et même avec un diplôme universitaire, on n’est pas assuré de trouver un bon emploi stable. Donc, autant travailler directement.

– Les études, ça aide beaucoup,
lui fais-je remarquer. Travailler aussitôt après le bac, ce n’est pas forcement la meilleure chose.
– J’en suis venu à ce boulot car je me suis demandé quel métier peut me convenir a vie. Il n’y en a quasiment aucun, enfin, si, certains, mais il fallait faire de grandes études, donc j’ai pris la RATP. La RATP, c’est de la conduite, ça j’aime beaucoup et il ne faut pas de diplôme particulier, donc c’était nickel.
– Quelles sont les démarches à suivre pour intégrer la RATP ?
– Il faut s’inscrire sur leur site Internet et joindre un CV, la condition étant d’être titulaire du permis B. Ils te répondent très vite et te donnent rendez-vous pour des tests de sélection.
– Quels genres de tests ?
– Il y a un test de français, de mathématiques et un test psychomoteur.
– Psychomoteur ?
– Oui, en fait, on te met dans un simulateur de bus et on examine tes réflexes, notamment en mettant des vieilles dames sur la route soudainement. Ils voient à quelle vitesse on réagit, etc. 
– Et comment notent-ils ?
– Ils ont leur barème et c’est une machine qui scanne les réponses. A chaque épreuve, ils évaluent les personnes aptes à entrer chez eux.
– Et ensuite ?
– Il y a une formation d’un an pour les moins de 21 ans, sinon c’est trois mois pour faire chauffeur de bus ou agent de station. Pour ce qui est des trams et métros, c’est avec l’ancienneté, mais pour le métro, le test est très dur.
– Au bout de la formation, que se passe-t-il ?
– Il faut réussir ton permis de conduire machiniste et selon ton comportement et le nombre d’absences, ils te gardent ou pas. En plus, la formation est payée à 55% pour les moins de 21 ans et 70% du salaire d’un machiniste pour les 21ans et plus, sachant que le salaire de base d’un machiniste est de 1800 euros
– C’est tout bénef ! Un emploi à la clé si sérieux il y a, et en plus une formation rémunérée.
– Oui, et puis il faut de la motivation. Et aujourd’hui, pour les jeunes comme moi, qui ne veulent pas étudier ou alors qui ne sont pas diplômés, c’est le plan B du moment. »

Je me suis rendue compte que les mecs de mon quartier, à Bobigny, ont choisi la même filière que celle de Mamadou. Tous les matins, je les vois partir en tenue bleue et verte, mallette à la main, pour devenir chauffeur de bus. Certes, c’est bien de se tracer un avenir, mais certains ne font guère de différence entre travail et vie hors travail.

Dans les bus 105 et 301, par exemple, bien que j’aie en face de moi un agent de la RATP en uniforme, je sais qu’il est issu de cette génération high-tech dont je fais partie, génération SMS mais aussi génération « mec de cité qui conduit comme un fou musique à donf ! ». On monte dans le bus et on entend le dernier album du rappeur Despo Rutti, tout droit sorti du haut-parleur du téléphone portable de monsieur. Lui dire bonjour, ce n’est pas s’assurer de la réciproque, car il a le kit mains libres aux oreilles, discute avec son pote ou sa meuf et donc ne vous calcule pas. Il lui arrive de dégainer son fonetel à toute vitesse une fois arrêté au feu rouge pour envoyer un sms, quand il ne le fait pas en pleine conduite.

Et puis, il y a ces virages, ces dos d’ânes, ces ronds-points avalés pied au plancher, ça vous fait sauter au plafond dans le bus, les vitres en tremblent tellement fort que l’on croit qu’elles vont vous tomber dessus ! Et là, nous passagers, on se regarde, se demandant à quoi il joue. L’autre jour, en allant à la réunion du Bondy Blog, le chauffeur, une vingtaine d’années, s’arrête à une station, dépose des passagers, et repart à toute allure alors que le feu était rouge. Je me suis dis « celui-là, il a le feu au c… ».

J’ai remarqué aussi que la RATP, ça attire les barbus muslims. Durant la formation, ils sont sérieux, suivent scrupuleusement les consignes, le visage rasé. Mais une fois le boulot en poche et le contrat signé, malgré qu’il ne faille pas montrer de signes ostentatoires de religion au travail, ils se laissent pousser la barbe et bossent avec. En même temps, c’est une aubaine pour eux, ce boulot : tout comme Mamadou, ils sont fonctionnaires, disposent de nombreux avantages et en plus de ça, ils ne sont pas obligés d’avoir un contact physique avec les usagers. Du coup la religion est respectée et le boulot assuré comme il faut. En même temps, la barbe, hein, des hommes la portent sans être musulmans pour autant… Jésus avait bien sa barbiche lui aussi.

Voilà mon univers RATP, avec ses catégories de chauffeurs : les djeun’s speed avec la musique à fond dans le bus comme dans leur voiture, les muslims barbus discrets, disant simplement bonjour sans discuter avec la jolie fille à l’avant du véhicule et enfin les machinistes cool qui tchatchent avec tout le monde, font la bise aux amis et respectent le code de la route. A quand une application iPhone pour choisir sa catégorie de chauffeur ?

Inès El Laboudy

Inès El laboudy