J’ai beau aller à la mosquée, un Bondynois partage pas son curé

C'EST CHAUD mardi 9 novembre 2010

Par Idir Hocini

Quand j’étais petit, je détestais Paris. J’étais trop bien à Bondy, dans ma petite cité SNCF à deux pas d’une savane, qui deviendrait plus tard un grand parc, où tous les enfants des immigrés, et les autres, s’amusaient comme des petits fous. Paris, c’était trop la pauvreté de la misère qui fait peur : façades d’immeubles noires, rues super sales et des bistrots kabyles à foison où on ne pouvait commander qu’un diabolo-menthe ou un café. Et que dire de ce métro glauque et bruyant qui passait toutes les cinq minutes sur ce pont en métal gris, bouchant l’horizon au-dessus de la rue ! Quand papa m’amenait à Paris je n’avais qu’une envie : rentrer à la cité.

Il n’y avait pas de Français dans la capitale. La plupart des gens qu’on croisait avaient tous la grosse moustache du sergent Garcia, la marque de fabrique du bledard, l’équivalent pour les cousins de papa de la virgule Nike sur une paire d’Air Max. Mon père m’emmenait à Rosny 2 pour faire des trucs super chouettes, comme regarder « Taram et le chaudron magique » au cinéma, mais nos excursions dans Paris n’existaient que pour me pourrir la vie avec des trucs inutiles comme me couper les cheveux ou faire la queue devant Tati pour m’acheter des pulls en laine torsadés et des sandales.

Entre Paris et la banlieue, Barbès et Bondy, pas étonnant que mon cœur ait très tôt fait le choix du 9-3. C’est que je suis avant tout un natif, un enfant de Bondy, né sur les bords des eaux sacrées du canal de l’Ourcq. Comme chez tous les Bondynois, sommeille en moi un paysan contrarié, cultivant l’amour de sa terre d’asphalte et un fort esprit villageois. Si peu d’entre nous adorent encore Jésus, faudrait beau voir qu’on touche à notre curé. Woualah ! Personne ne nous l’enlèvera. Surtout pas les gens de Noisy-le-Sec – paraîtrait que dans le temps ils voulaient qu’on le partage avec eux. J’ai beau aller à la mosquée, un Bondynois partage pas son curé. Même si je pense qu’il va aller en enfer,  le curé de sa cité c’est sacré.

Bref. Pour un enfant, le bout de la rue, c’est déjà le bout du monde. Mais en grandissant, même le plus patriote des Bondynois ne peut ignorer le monde qui l’entoure. Force m’est d’admettre que finalement Bondy n’est qu’une ville de banlieue à la banalité sans nom. Une parmi tant d’autres. Partez de Paris vers l’Orient. Marchez trois heures le long du canal de l’Ourcq. Arrêtez-vous. Tracez un rectangle de cinq kilomètres sur quatre. Creusez un gros trou, remplissez-le de béton et vous avez Bondy : 21 km2, dont 20,98 de surface goudronnée. La nature en Seine-Saint-Denis qui semblait si exubérante vue à travers mes yeux d’enfants, se résume, à mon adolescence, à trois mots : salade-tomate-oignon ; végétation condensée entre les deux tranches d’un kebab, notre plat national.

La jeunesse en banlieue, elle est comme celle de tous les pays, elle veut s’éclater, faire son Woodstock. Dans le 9-3, Woodstook c’est une fois par an et ça s’appelle le bal des pompiers. Notre seule possibilité festive. On a tôt fait de la résumer en cinq mots : papier crépon, embrouilles de cité.  Bondy est un trou que j’aime, mais un trou quand même. J’ai passé le cap de l’âge ingrat en séances de vannes entre voisins le cul vissé sur une pierre pendant des heures, à tenir les murs d’une cité en comptant les nuages ou à tourner dans les rues sans rien faire.

L’ankylose des ambiances bondynoises est proverbiale chez nos voisins du 9-3, pourtant pas tellement mieux lotis que nous. A minuit, Cendrillon rentre à la maison, il n’y a plus de train. Si je sais qu’il faut trois heures de marche pour faire les 11 kilomètres d’un Paris-Bondy à pied le long du canal, c’est, vous pensez bien, que je les ai faites. Avec les chaussures de soirée de mon papa aux pieds, du 42, alors que j’ai hérité des pattes du géant vert.

Quand on est jeune à Bondy, on s’ennuie un peu, c’est un fait. Heureusement il y a ce monde merveilleux qui regarde de haut et méprise tous les gueux de la banlieue : Paris intramuros. J’ai appris, en devenant un grand garçon, que Barbès n’est qu’un petit coin sombre planté au milieu des mille et une facettes étincelantes de la Ville lumière.

Une partie de cette France qui brille nous rejette. Celle-là même qui nous envoie cette armée mexicaine de conseillers d’orientation, expédiant presque par reflexe les rares 15/20 de moyenne, passant entre leurs mains, vers un avenir tout tracé : le BEP chaudronnerie. C’est la France qui ne veut pas voir nos têtes en boîte de nuit, celle qui jette nos CV à la poubelle quand nos prénoms sont trop durs à prononcer ou qui ne veut toujours pas construire un tram pour relier Clichy-sous-Bois au monde des hommes. Celle qui pense que tous les musulmans ont fait du 11 septembre un jour férié.

Enfin, inutile de pleurer sur le lait renversé, la banlieue a quand même ses très bons cotés. C’est une culture unique qui a fait le tour de la planète : vieux monde gaulois, immigrés du Benin, fils d’Abraham et de Tizi-Ouzou, le tout relevé à la sauce manouche, tout ça ensemble n’existe qu’ici. C’est cul-cul la praline à dire, mais à mon âge, je suis trop vieux pour vivre sans cette diversité, j’ai pris mes habitudes. Si je n’ai pas vu un Zaïrois dans la semaine je ne suis pas bien. Même s’ils me donnent de l’épilepsie avec leurs costumes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Un banlieusard vit avec ses bonheurs et ses malheurs, il est comme un gros rat tombé dans un pot de crème. S’il se laisse aller, il se noie. Mais s’il se débat un tantinet dans ce bourbier social, il se peut qu’il transforme la crème en beurre, en fasse bonne chair, et sort du pot repu pour aller poser un gros bécot sur la joue de Marianne la crémière.

Idir Hocini

Précédentes chroniques à l’occasion des Cinq ans du Bondy Blog :
L-impression-d-être-dans-une-cellule (par Anouar Boukra)
Notre-banlieue-est-suspendue-à-un-fil-et-ce-fil-se-tend (par Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah)
Je-suis-fière-de-dire-que-je-suis-une-jeune-de-banlieue (par Farah El Hadri)
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