De l'art du portrait : masterclass de Luc Le Vaillant

Le 26 novembre 2011, la salle de conférence de rédaction du Bondy blog s’est muée en cours magistral pour le Monsieur Portrait de Libération, Luc Le Vaillant. Une masterclass qui a marqué Hugo, Mona, Mehdi et les autres… De son parcours surprenant (champion de voile passé par la politique avant d’amerrir à Libération), et d’un exercice pratique sur les portraits de Jean Nouvel et DSK, les participants sont repartis avec leurs carnets truffés de conseils nourris de l’expérience du vieux loup de mer de la quatrième de couverture de Libé, devenue culte pour tellement de lecteurs.
Les blogueurs ont surtout retenu qu’un portrait, c’est une rencontre avant toute chose. « Elle donne la tonalité. Cette rencontre peut durer quelques heures ou tout un après-midi. » même s’il préconise une durée de 1 heure 30 à 2 heures .« A un moment, il faut savoir s’arrêter…». Et quand la personne est connue «c’est comme pour un reportage, il y a beaucoup de recherche et de préparation en amont…»
Un portrait, c’est donc une rencontre avec un homme ou une femme, ses qualités et ses défauts car « on prend les gens par rapport à ce qu’ils sont et non par rapport à ce qu’ils font ». Et ça demande un vrai travail d’imprégnation, comme pour un grand reportage. Savoir mettre la personne interviewée en confiance, afin qu’elle se livre plus facilement est un autre de ses secrets de fabrication. Et puis, l’œuvre du temps est à prendre en compte : « Les gens changent ! L’âge, les hasards de la vie font qu’on n’est pas les mêmes à 20 ans qu’à 50 ans ! »
Un portrait, c’est aussi une étude de caractère : un vrai travail de micro sociologie sans toutefois tomber dans la psychologie de bazar. « Aujourd’hui, le fonctionnement personnel est sur-valorisé. On n’est pas obligé d’être dans le freudisme. Tous les comportements ne s’expliquent pas par papa et maman ! » s’agace-t-il. « Parfois, il n’y a pas forcément de cause. Un portrait, ce n’est pas une enquête où on doit trouver le meurtrier… » réagit-il encore.
Ses trucs, ses questions types ou tips pour établir un premier portrait-robot : » Que faisait papa et maman ? Pour qui avez-vous voté ? Et Dieu dans tout ça ? Vos goûts et vos couleurs ?, Combien gagnez-vous ?, Vie familiale : Avez-vous des enfants et Que font-ils ? énumère Luc Le Vaillant. « Évidemment tout ça ne doit pas être sur-signifiant. Parfois, c’est bien d’être aussi dans la légèreté » ajoute le chef de rubrique de Libé.
Faut-il tout dire ? Lui refuse de parler de la maladie ou de l’orientation sexuelle quand la personne ne l’évoque pas. Jamais de outing ou de cancers révélés. « C’est ma morale personnelle ». Mais il ne s’interdit pas de parler d’argent et recommande de se faire inviter dans les foyers car « le domicile révèle le train de vie. Et toujours aller aux chiottes !» ne plaisante-t-il même pas pour en apprendre plus sur le « portraitisé ». Mais la règle absolue, celle qui doit rester comme un phare, c’est l’honnêteté dans la démarche journalistique « car l’objectivité n’existe pas ! ».
Après la théorie, la pratique. Assmaâ s’est lancée dans le portrait de Luc Le Vaillant. Pour les autres, c’est l’attente d’une prochaine occasion pour appliquer ses conseils et ne jamais trahir les préceptes du master de cette classe d’une autre École du blog mémorable.
Latifa Zahi et Sandrine Dionys
Portrait d’un portraitiste
Plongée. C’est une toute jeune équipe qu’il est venu conseiller. C’est pour la génération métro-banlieue-Internet qu’il s’est déplacé pour former. C’est, pour ce natif de Bretagne passionné de voile, comme une plongée en eaux bouillonnantes. Son truc à lui, pour répondre aux questions qui fusent de toutes parts, c’est le tournicotage de cheveux. Des cheveux dont il ne songe même plus à dompter la course. « Comment dire… » ne cesse-t-il de répéter avant chaque réponse. Avec à chaque fois la main qui tiraille le cheveu rabattu sur le front. Ses mains aussi s’agitent beaucoup, à la manière d’un navigateur – qu’il est – sachant exactement où il veut mener sa barque mais devant manœuvrer en eaux agitées.
Il faut dire qu’il est marqué par sa génération, et sous forte influence de la précédente. Celle des July – le maître – Nouvel et autres soixante-huitards fascinés par le pouvoir et l’argent. Alors la génération « indignée », il a du mal à la canaliser. Il faut dire qu’avant de prendre la tête de la rubrique Portraits à Libé en 1998, cet ancien marin section voile olympique a fréquenté les cabinets feutrés de Jean Glavany d’abord (il devait trouver des fonds pour les participants à la Coupe de l’America), du ministre des DOM-TOM Louis Le Pensec ensuite.
Changement de cap. La politique, il se plaît à dire qu’il l’a quittée pour le journalisme ce jour de 1990 où Michel Rocard a dit que « la France n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde ». Ce qu’il ne sait pas, c’est que la période est idéale pour mettre les voiles direction Libération. La direction a en effet entrepris de « réhabiliter le sport ». Il est donc tout désigné pour embarquer. L’aventure sportive ne sera qu’une escale. En 1995, il prend le large direction la quatrième de couverture de Libé, deuxième vitrine du canard après sa une. Luc Le Vaillant s’y trouve depuis comme un poisson dans l’eau. En 1998, le prix Albert Londres lui « tombe dessus ». C’est en tout cas ce qu’on comprend quand il parle de cette récompense.
Technique. Pour une der’ de couv’ réussie, la recette est simple selon Luc Le Vaillant. « Du sang, du sperme, des cendres » : tels sont ses trois ingrédients de base qui permettront de savoir « ce que les gens sont, pas ce qu’ils font ». Autre écueil à éviter, celui de tomber dans le registre privé quand le portrait vous commande de rester dans le personnel. Et les questions qui fusent contribuent à laisser entrevoir derrière le journaliste à la voix douce un portraitiste qui ne s’en laisse pas compter. Ainsi, pour lui, le salaire de tout un chacun ne doit pas faire partie de la vie privée. « Et si on ne refuse de me le donner, je vais faire des recherches et mettre un chiffre », précise-t-il. Idem pour la rencontre. « On ne peut faire le portrait de quelqu’un sans le rencontrer, le mieux étant de se rendre chez la personne ».
Perso. Et lui dans tout ça. Les blogueurs auront été trop pros pour penser à s’attarder sur le porte-monnaie de leur invité. Alors nous avons fait comme lui : recherche sur le net. Et un chiffre revient plusieurs fois : « 3 200 euros net, hors piges ». Les urnes ? « Lionel Jospin en 2002 ». L’avenir ? Il se verrait bien chroniqueur ou éditorialiste. Car Luc Le Vaillant est « inquiet de l’avenir de tout ». Et il aimerait bien le faire savoir.
Assmaâ Rakho-Mom
(Photo d’Isabelle Nègre)

Les réactions des internautes
Vendredi 13 janvier 2012 19:08 Crank