La petite fille sur la photo : la guerre d’Algérie à hauteur d‘enfant

CULTURE lundi 23 avril 2012

Par Mimissa Barberis

C’est l’histoire de l’exil. C’est l’histoire d’une quête. Celle de Brigitte Benkemoun. Une juive d’Algérie. Elle est arrivée en France en 1962 à l’âge de trois ans. Elle ne sait pas grand-chose du pays où elle est née. Longtemps elle a occulté son histoire. Un jour, elle tombe sur une photo dans un journal qui montre une petite fille brune dans les bras de son père qui descend d’un paquebot en 1962. L’enfant lui ressemble. C’est peut-être elle. Une photo qui est à l’origine d’un cheminement personnel. C’est à ce moment-là qu’elle cesse de faire comme si ces trois années de vie algérienne n’ont jamais existé.

Un déclic. Il y a dix ans, elle est allée voir une projection de film du journaliste Serge Moati sur le Général de Gaulle et l’Algérie. Pendant la projection elle entend 1962. Cette date raisonne comme un coup de tonnerre. Dans sa tête tout s’enchaîne : des images, son histoire, ses racines. Elle prend conscience et  réalise que 2012 sera la commémoration du cinquantenaire de l’Indépendance de l’Algérie. Comme une évidence, elle se dit : « il faut que je fasse quelque chose pour 2012 ». Ce sera un livre. Une autobiographie croisée. Elle dit « Je ». Mais elle parle aussi des autres. Des juifs d’Algérie. Comme elle, ils ont dû, pour un très grand nombre, quitter le pays après l’Indépendance.

L’histoire de ce livre commence il y a dix ans chez ses parents.  Seule, elle tombe sur la « petite fille sur la photo ». Émue, cette photo la renvoie à elle, à son histoire. Elle se questionne beaucoup.  Elle questionne ses parents, ses amis, des connaissances, des rencontres. Elle veut tout savoir. Elle cherche. Elle veut au moins comprendre d’où elle vient,  ce qui s’est passé entre 1959 et 1962.

Elle questionne. Qui sont ces juifs d’Algérie ? Elle se souvient d’une formule de Serge Moati qui lui raconte un jour : « Les juifs tunisiens sont des Italiens. Les juifs marocains sont des Allemands parce qu’ils sont très organisés. Les juifs algériens sont des Français car ils vivent comme des Français ». L’identité française, conférée aux juifs d’Algérie par le décret Crémieux de 1870, fût une bénédiction : « On passe du statut d’indigène à celui de Français avec tous les droits qui vont avec. Avoir la nationalité française c’est s’élever socialement. Je pense que si j’avais vécu à ce moment-là, j’aurais été fière d’avoir la nationalité française. Parce que ce terme d’indigène est monstrueux ».

Le livre de Brigitte Benkemoun parle de bonnes relations entre les juifs et les musulmans d’Algérie. Les gens vivent ensemble. Malgré tout, il y a des limites : « D’après ce que j’ai compris, on ne se mariait pas. C’est là que nous voyons les limites du mélange. On vit côte à côte, on s’entend bien, mais chacun chez soi ».

1962. L’Algérie accède à son indépendance. C’est inévitable. Il faut partir. C’est l’exil. La honte de l’exil ? «  Je n’ai pas réussi à la faire dire à mes parents. Mes parents sont un peu atypiques, ils ont tout positivé. Mais la plupart des gens ont très mal vécu l’exil. Très mal vécu le dépaysement. C’est ce que me raconte par exemple Julien Dray. A Oran, chez lui, tout se faisait en famille, les pique-niques, les baignades à la plage. Ses copains étaient ses cousins, les amies de sa mère ses cousines. Il y avait une sorte de tribu qui vivait ensemble et que l’arrivée en France a fait exploser. Beaucoup en ont souffert ».

Cinquante ans après, Brigitte Benkemoun est retournée en Algérie. Elle a voyagé et s’est rendue à Sidi Bel Abbes : « Le berceau de la famille ». « Le petit Paris » dit-elle encore. Elle sait d’où elle vient : « Où j’ai vu le jour, respiré, appris à marcher, à parler ». Mais sa mémoire ne se réveille pas : « Je me suis sentie très étrangère. Très journaliste. Je suis en train de réaliser que je n’ai pas de souvenir de ce que j’ai vécu ici. Je viens dans un endroit où ma mémoire ne se réveille pas. Mais je suis malgré tout heureuse d’être là. Heureuse de voir qu’il y a encore des traces ».

Je pensais que l’interview allait durer moins d’une heure. Elle dura finalement le double. J’aurais pu l’écouter des heures me parler de son histoire. De sa douleur. De ses attaches. Ses racines, dit-elle, sont algériennes. Mais elles se sont épanouies en France. Elle s’est construite ailleurs. Et cet ailleurs est devenu son pays. La France. Avec ce livre, elle voulait « surtout éviter de se complaire dans la noirceur. C’est peut-être l’intérêt du temps qui passe. Les cicatrices font moins mal ».

Mimissa Barberis

Brigitte Benkemoun est rédactrice en chef de l’émission « Mots croisés » sur France 2. Elle a également été chef des informations à France Inter, rédactrice en chef de « Ripostes » sur France 5 et longtemps journaliste à Europe 1.

La petite fille sur la photo, Brigitte Benkemoun, Editions Fayard, 17,30 €