Médine : "Être franco-algérien c'est être un peu plus schizophrène que tous les binationaux"

C'EST CHAUD, GARDE à VUE samedi 7 juillet 2012

Par Mehdi Meklat ET Badroudine Said Abdallah

Alger, sa candeur et sa douceur. Sa blancheur qui éclate. Alger, bijou poli d’Algérie, au pique de sa côte. Elle a traversé les temps et les douleurs, le rouge du sang a coulé dans ses rues. Les détonations ont percé son silence, ont fait paniquer les âmes. Nuit et jour. Alger a vécu mille vies, mille époques, mille balles. Les corps tombés. Et puis, tout qui, après cinquante ans, commence à se redresser. Tout se construit, comme pour la première fois. Alger, tombeau d’Algérie devenu un volcan. Tout palpite, comme un cœur de bébé. Alger, cette feuille blanche où il faut tout dessiner. Tout colorier.

Commencer par la fin. Ton titre, Alger pleure, se termine par “Alger pleure, Alger pleure…” Aujourd’hui, 50 ans passés, Alger pleure ?

En rencontrant les gens, aujourd’hui, en Algérie, je me rends compte que les a priori qu’on peut avoir, à savoir que c’est un pays qui est affaibli, qui se relève difficilement de l’activité coloniale, je me rends compte que c’est plus ou moins l’inverse. En réalité, les Algériens sont beaucoup plus sereins. Je suis complètement pris à contre-pied, depuis trois jours que je se suis là.

Mais le titre Alger pleure ne montre pas cette sérénité.

Ce son, je l’ai écrit avant de venir en Algérie. Mais Alger Pleure, ce n’est pas forcément l’Algérie qui pleure, pas forcément la ville d’Alger, mais ce sont mes identités à moi, qui pleurent. C’est la crise identitaire que je peux avoir en tant qu’issu de l’immigration. C’est de me trouver dans des choix parfois cornéliens. On nous rappelle souvent en France qu’on est issue de l’immigration, et ça créé des dégâts identitaires dans notre esprit, ça créé des tensions entre les communautés. Quand je parle d’Alger Pleure, c’est de cette identité algérienne qu’on nous renvoie souvent en France. Mais je ne connais pas suffisamment l’authenticité de cette identité algérienne. J’appartiens donc à ces deux continents, je suis franco-algérien. J’appartiens à ces deux histoires douloureuses, avec les relations franco-algériennes qui continuent malheureusement à l’être. Mais ça va dans le sens de l’amélioration, et ça me rassure.

D’ailleurs, c’est une posture délicate, celle d’un franco-algérien. C’est, comme tu le dis, être entre deux histoires douloureuses. Être au milieu.

Bien sur, être franco-algérien c’est forcément être un peu plus schizophrène que tous les binationaux. Parce que la colonisation française en Algérie s’est terminée par une guerre de libération très douloureuse. Il y a eu beaucoup de dégâts au sein des populations. Donc c’est relativement difficile de porter aujourd’hui dans un code génétique les stigmates d’un conflit qui a été douloureux. J’ai grandi au milieu de ça, donc je découvre ce que l’on est réellement. À travers mes lectures, à travers mon voyage en Algérie. C’est beaucoup plus difficile aujourd’hui d’être franco-algérien que franco-marocain ou franco-tunisien. L’Indépendance n’a pas été prise avec autant de difficultés dans ces autres pays.

Dans ta chanson Alger Pleure, tu parles en tant que franco-algérien. Est ce que parfois tu te sens plus français qu’algérien, ou inversement ?

Je vais pas vous mentir et vous jouer la langue de bois, je me sens clairement beaucoup plus français qu’algérien. Parce que toute mon histoire est en France, j’y ai grandi. De l’Algérie, je n’ai que ce qu’on m’a raconté, ce que j’ai lu dans les livres ou vu dans les documentaires. Je n’ai pas eu d’expérience personnelle avec l’Algérie, si n’est que ce voyage, tel un pèlerinage avec mes racines.

Dans ta chanson, tu décris l’horreur de la guerre. La torture, les djellabas immaculées de sang. On a un peu honte d’être français quand on connait toute cette histoire, non ?

La honte, elle n’est pas forcément dans ce que les Généraux de l’époque ont pu accomplir. La honte, elle est aujourd’hui, dans la position du gouvernement français à ne pas vouloir accepter certains crimes commis, à ne pas vouloir parler d’excuses. Pire encore, je me souviens d’une phrase terrible de Nicolas Sarkozy, prononcée pour toutes les anciennes colonies : « Non à la repentance qui donne la honte de soi ». Je pense qu’à l’échelle politique, pour avoir de bonnes relations franco-algériennes, il faut se rendre compte qu’il y a eu tout un tas d’actions et de tortures commises. Le reconnaître, c’est indispensable à la reconstruction identitaire des Algériens, mais aussi des populations issues de l’immigration en France.

Toi, en Algérie aujourd’hui, qu’est-ce qu’elle te raconte la jeunesse algérienne, celle qui n’a jamais connu la guerre ?

La jeunesse algérienne est très diverse. Je n’ai pas pu rencontrer toute la jeunesse du pays (ce serait impossible de le faire en une semaine). Mais tout ce que je sais, c’est qu’il y a beaucoup de précarité. C’est un pays avec des jeunes en pagaille, y en a partout. C’est des jeunes qui sont souvent en rupture sociale, qui n’ont pas de boulot, qui n’ont pas de perspectives professionnelles. Ils sont très amers vis-à-vis du gouvernement actuel. Aujourd’hui, les jeunes Algériens ne sont pas dupes, ils ne sont plus dupes. Ils ont cessé de croire, ils ont cessé de se laisser berner par un gouvernement qui agite l’épouvantail du fait colonial, qui agite l’épouvantail de l’Histoire pour leur faire oublier qu’ils sont dans des situations précaires. Rien n’est mis en place pour pouvoir justement améliorer leurs conditions de vie. Voilà ce que j’ai ressenti en discutant avec eux.

Quelle image tu retiens, là, de l’Algérie d’aujourd’hui ?

Celle que j’espérais, celle que je voulais voir. À savoir, cette Algérie qui même si elle est dans la difficulté économique, ne se sent pas affaiblie. Il y a une vague de jeunes qui va se prendre en main et qui va améliorer la condition économique du pays. Je vois beaucoup d’espoir, je vois beaucoup de discussions. Dans le milieu artistique, je vois beaucoup de rappeurs représentatifs de la jeunesse algérienne. Juste avant que l’on fasse cette interview, j’étais avec un jeune artiste algérien, Nassim. Il a décidé de tout faire lui même. Il s’est dit « J’ai pas de débouchés, j’arrive pas à avoir un contact avec un éditeur ou une maison de disques, et pourtant j’ai envie d’être entendu ». Lui-même, il continue à faire du rap, il sort ses albums, il fait ses clips avec un ami. C’est représentatif de l’Algérie. Aujourd’hui, la débrouillardise s’organise et commence à porter ses fruits. Ils ne veulent plus attendre que le politique se bouge pour améliorer leurs conditions de vie.

Ont-ils écouté Alger pleure ?

Je l’ai faite en live, pour la première fois, à Alger, le 5 juillet au soir pour les célébrations des cinquante ans de l’Indépendance. C’était émouvant. Petit à petit, je rencontre des gens qui ont écouté mes morceaux sur Internet, qui sont attentifs à mes discours. Ça nous redonne de la fierté et ça permet d’avoir un bilan de perspectives qui essaie de trouver des solutions aux problèmes. De manière honnête, sereine, sans tomber dans la démagogie et dans le nationalisme. J’aurais très bien pu jouer sur la fibre arabe que je représente dans le rap français en montrant mon côté exclusivement algérien. Je ferai fantasmer les gens en disant que mon identité n’est qu’arabe et que ça n’est qu’à travers cela que je me sens fier. Déjà, dans mon morceau, il en est tout autre.  Je parle clairement de ma part française, mon appartenance à la France. Du coup, ce discours, les Algériens le trouvent très honnête.

Alger pleure peut donner de la force aux Algériens. Il y a quelque chose de puissant dans ce titre. Mais il peut être encore tabou, en France, tu penses pas ?

Au contraire, je trouve que les Français sont nombreux à vouloir entendre ce genre de discours. Je ne manque pas de rappeler que les Français étaient à majorité pour l’indépendance de l’Algérie. C’est très important de l’entendre, parce qu’on a l’impression que tous les Français étaient derrière les Généraux qui commettaient des actes de tortures et qui voulaient à tout prix garder l’Algérie française. Bon nombre de pieds-noirs, bon nombre de communistes français étaient activement engagés au côté de la libération de l’Algérie. Et ça, c’est une partie de l’Histoire qu’on n’évoque pas. Parce que ça permet d’entretenir un nationalisme français qui profite tantôt au gouvernement en place, tantôt au Front national. Et on continue d’alimenter les peurs. Au final, une majorité de l’opinion française se reconnaîtra dans mon premier couplet.

Médine – Alger pleure

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Propos captés par Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah