A perdre la raison

CULTURE, GARDE à VUE mercredi 22 août 2012

Par Badroudine Said Abdallah ET Mehdi Meklat

Explication

Un geste trop brusque, et des mots qui partent en fumée. Comme portés disparus. Il a suffit d’un seul geste seulement, et toutes ces paroles sacrifiées. Enterrées vivantes. Et pourtant, dans l’instant, il n’y avait rien de violent. Des silences même. Surtout quand il a dit « Laisse moi 30 secondes ». Les aiguilles de l’horloge cognaient. Et puis, presque à la fin, une main agitée, le micro qui s’envole. Qui se fracasse au sol. Qui ne ressortira jamais indemne, malgré un massage cardiaque. La discussion est perdue, dans les abîmes de l’inconnu. Alors, refaire le match avec des bribes de mémoires.

Action

Il arrive en retard, de pas grand chose. Il n’est pas comme les autres. Il a sa façon de regarder, sa façon de parler, sa façon de sourire, sa façon à lui. Réel, déjà prophétisé mille fois. Un acteur, sans doute le meilleur, noyé par les prix. « On me le dit, je m’en rends pas compte ». Il déverse ses souvenirs, décortique « sa madeleine de Proust ». Tout à commencé par un bruit, « celui du train que je regardais passer à travers les arbres, par ma fenêtre, à Belfort ». Le train = la fuite. La fuite = Paris. Il veut jouer. Il ne sait pas encore que bientôt, le rôle de sa vie, sera d’être un acteur.

« Ça commence devant ton miroir, jeune, t’essayes de pleurer, tu te forces ». Il n’y arrive pas. Les larmes ne coulent pas, même avec la force des sentiments. Maintenant, il joue la tristesse, l’angoisse, l’histoire, l’homme, le prince, l’amoureux, le père. Le père, dans le film de Joachim Lafosse, s’appelle Mounir. Il est doux, puis violent. Il est aimant, puis haï. Un homme, avant d’être père, protégé par un parrain, Niels Arestrup. Protégé, même étouffé. Un homme qui vit l’amour avec Murielle, Emilie Dequenne. Un trio infernal. Tout ça mène au drame. Les enfants arrachés à la vie. C’est une histoire vraie repeinte avec frissons. « Jouer le quotidien, c’est difficile ». C’est un film sur la vie qui bascule. Un film sur la mort comme geste ultime.

Il tortille ses doigts, jusqu’à les faire craquer. Les phalanges tendues. « A chaque rôle, j’ai peur ». Lui, le garçon aux airs de taulard. Peur que le rôle lui échappe. Peur que rien ne vaille. Même pour son prochain film, qu’il tourne actuellement. « J’ai peur ». Il sera un amoureux, encore une fois. Un amoureux peut être disgracieux, peut être abimé. Personne n’en sais trop rien, lui non plus. « Un rôle, ça s’attrape après deux semaines de tournage, des fois plus ». Ses rôles, il les vit jusqu’au bout des doigts, jusqu’aux battements des tempes. « Parfois, quand je dois jouer la tristesse, je me rends triste ». Jouer, c’est fouiller dans son fonds.

C’est un garçon rêveur devenu un homme rêvé. Parce qu’acteur crée du fantasme, parce que sa gueule crée du désir, parce que son amoureuse crée des jalousies gentilles. « C’est flatteur d’être envié Qui n’a pas rêvé d’être l’amoureux d’une actrice ? ». Personne. Sa “elle” à lui, -et il s’embrasse les doigts, comme un italien. Parce qu’encore une fois, il a sa façon à lui d’aimer. Un peu comme un enfant. « Aimer, pour moi, c’est s’adonner à quelqu’un. Se donner complètement. Il faut faire confiance ». Alors, lui se donne.

Le bruit d’un battement d’ailes d’un pigeon. L’effroi. Le bruit est celui des ailes qui s’agitent, d’un pigeon qui se débat. Le froid. « J’adore le bruit des pas dans la neige ».  « Le bruit de la voiture qui écrase les graviers ». « Le bruit d’une arme qui se charge ». Il est une arme qui se charge et se décharge. A l’écran, dans A perdre la raison ou ailleurs, il est une rafale de balles. Il dit…

Et soudain, le fameux geste. Le micro qui choque. Coupez.

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah

Playlist
Bon Iver – Wash
The Weeknd – Montreal
Snoop Dogg – Fresh Pair of Panties On
Frank Ocean – Bad Religion