Harlem : Street Life

BONDYMONDE, C'EST CHAUD samedi 3 novembre 2012

Par Mehdi Meklat ET Badroudine Said Abdallah

C’est une porte vitrée, bloquée entre deux bâtiments. Une porte discrète, presque secrète. Des feuilles blanches avec quelques griffons sont scotchées. « Streetwork est ouvert aujourd’hui ». Il faut sonner, attendre le signal, pousser la porte. Et monter au premier étage. Streetwork a les portes oranges, quelques décorations d’Halloween pendent encore.

L’endroit est chaud. Chaleureux. Il y a des jeunes, ils jouent aux cartes. L’un danse. L’autre converse. Une fille sourit. Et puis T s’approche. Son allure est longiligne. Son crâne est rasé, son sourire explose de blancheur. Elle a 42 ans, elle en paraît à peine 25. T traverse la salle à grands pas. Passe devant la salle informatique où les claviers claquent. Esquive les fourneaux qui mijotent. Enfin, éventre la salle de jeux, où chacun est posé, assis ou allongé. C’est un lieu qui vit, comme si on entendait ses souffles au fond de son plancher.

T dit : « Dix ans que je travaille pour Streetwork. Et avant, j’ai travaillé dans un programme similaire pendant neuf ans ». Depuis dix-neuf ans, T vit dans ces lieux au service de jeunes sans-abris. Les moins de 24 ans peuvent, le temps d’une journée, trouver un peu de chaleur, des sourires qui régalent, une famille d’amis. « Mais ils peuvent aussi faire des visites médicales, des séances de psy, prendre une douche, manger… » précise T.

Elle-même, si douce, si éclatante, a vécu les allers sans retours, de famille d’accueil en famille d’accueil. « J’ai grandi en ne connaissant ni mon père, ni ma mère ». Alors, plus grande, elle décide d’aider ceux qui vivent, parfois sans famille, parfois délaissés, parfois embrouillés. « Ici, c’est des enfants qui ont des problèmes avec leurs parents. Il y a aussi des crack babies. C’est des enfants de la classe pauvre ».

Streetwork a une place d’or à Harlem. Sur la 125e rue. Celle où des cars de touristes passent sans s’arrêter, juste pour montrer l’autre New York. A deux pas de l’Apollo, toujours rougissant. « Avant, Harlem était incontrôlable. Depuis, les Blancs s’installent, il y a la gentrification, ça change ». Et pour T comme pour beaucoup d’autres, c’est un peu une réussite, mais surtout un regret. « Par exemple, avec la gentrification, les jeunes se font très contrôler. Parce qu’il y a beaucoup plus de police. Et la police, ils contrôlent qui ? » Elle s’interrompt. Elle reprend : « Les Noirs ».

Mais Streetwork n’a rien de politique. Ni le nom, ni la démarche. C’est un lieu qui respire pour ceux qui ont du mal. « Un lieu de socialisation », résume-t-elle. Avant de poursuivre : « Mais on fait pas de politique. On les informe sur “comment voter”, mais c’est tout ». La politique ne parle à personne, ni Obama, ni aucun. « Ces jeunes-là ne s’y intéressent pas, ils n’attendent rien de demain, ils se demandent d’abord ce qu’ils vont manger ce soir, où ils dormiront. S’intéresser à la politique, c’est un luxe ».

T voit la vie, « la vraie vie ». Chaque jour, elle accueille les démunis, venus chercher un peu de tout. La vie, pas celle des campagnes électorales, pas celle qui coûte des milliards, pas celle des médias. La vie, celle où les jeunes lui disent : « La politique, c’est quoi ce truc ? » La politique, ce « truc qui parle de demain », dit-elle. Alors qu’aujourd’hui risque de durer encore longtemps.

Par Mehdi Meklat et Badroudine Abdallah