« D’habitude c’est la police qui ment »

C'EST CHAUD samedi 24 novembre 2012

Par Mimissa Barberis

C’est par la petite porte grise que Monsieur T. entre dans le box des accusés. Il est escorté par trois jeunes policiers qui l’invitent à s’assoir sur les bancs. Mais lui s’avance lentement vers la vitre transparente qui sépare les prévenus du Tribunal. Il reste un temps debout. Il jette un œil à droite vers le public. Un autre vers les Magistrats du siège. Il a le regard vif. Il regarde partout.

Il décide de s’assoir le temps d’attendre les juges. Devant lui, assis sur le banc des avocats, il y a son Conseil. C’est une Dame. Elle a l’âge d’être à la retraite. Elle parle fort et elle discute avec tout le monde. Enfin avec  tout le monde, seulement avec la Greffière et l’Avocat de la partie adverse. Parfois, elle fait exprès de parler plus fort pour que le Procureur l’entende. Seulement Madame le Procureur ne l’entend pas. Elle est occupée avec un dossier. Le Conseil de Monsieur T. se retourne vers lui. Elle lui dit « cool, cool, cool ». Elle accompagne ce mot d’un geste de la main. Monsieur T. oblique la tête vers la gauche. Il pose son regard sur son Avocat et ne réagit pas.

Les Juges entrent dans le Tribunal. C’est un rituel tout le monde doit se lever. Madame le Président nous autorise à nous assoir. On s’assied. Le procès peut commencer. Avant de poser la question à Monsieur T. s’il souhaite se faire juger maintenant ou reporter le procès à une date ultérieure le temps qu’il puisse préparer sa défense ;  Madame le Président lui rappelle pourquoi il comparaît : «  A Saint-Ouen, le 11 novembre, vous avez résisté avec violence à des policiers municipaux. Vous avez outragé par geste, parole une personne dépositaire de l’autorité publique ». Monsieur T. a outragé verbalement Monsieur Paul Planque, Maire-Adjoint de Saint-Ouen en lui disant : « va te faire enculer sale con, va niquer ta mère ».

Monsieur T. préfère être jugé maintenant. Madame le Président acquiesce. Elle sort de son dossier un casier judiciaire. Elle cite les 18 condamnations que Monsieur T. a fait l’objet durant sa carrière de voleur : vol et violence, vol aggravé, vol en réunion… A l’évocation de chaque condamnation Monsieur T. se gratte la tête et remet son col. Il a le geste nerveux.

Madame le Président lui demande en quoi consiste ce sursis à l’épreuve. Monsieur T. ne réponds pas. C’est comme-ci, il n’avait pas entendu. Le juge réitère sa question. Cette fois –ci, elle la formule différemment. Il s’en suit un entretien entre eux : – vous avez des obligations à respecter. Quelles sont ces obligations ? –  des soins et prendre rendez-vous avec un psychologue – à quel sujet ? Un problème d’alcool ? – non, non –On dirait en reprenant votre casier judicaire qu’il y a un problème de violence ? Non, non – Vous consommez du Haschisch ? – Non, non plus rien – le psy vous l’avez vu combien de fois ? – deux fois par semaine pendant trois mois.- çà  vous a apporté quelque chose ? – Je vous dis la vérité Madame, j’ai bien besoin d’un psy.

Aux côtés de Madame le Président, il y a deux Messieurs. Eux aussi, portent une toge noire. Je ne sais pas qui ils sont. A chaque fois que j’assiste à des comparutions immédiates, ils ne disent jamais rien. Et puis aussi quand on leur demande s’ils ont quelque chose à ajouter : une question, une remarque. Ils répondent qu’ils n’ont rien à ajouter. Seulement, le Monsieur aux cheveux bouclés qui se trouve à gauche de Madame le Président ne donne pas raison à ce que je viens d’avancer. Aujourd’hui, les deux Messieurs parlent.

Le Monsieur aux cheveux bouclés sort du dossier de Monsieur T. un rapport qui est rédigé par une enquêtrice. Il lit le document. Au demeurant, il s’excuse auprès du Tribunal de hacher le contenu du rapport. Il dit : « je prends en même temps que vous connaissance du rapport de l’enquêtrice ».

Le Monsieur aux cheveux bouclés revient sur l’agression de Monsieur Paul Planque. Il demande à Monsieur T. quelle est sa position sur la victime. Il répond : « je m’excuse. Je n’ai pas tenu ces propos ». Cela fait sourire Madame le Président qui dit ironiquement : « Rhôôô, il a menti le Maire-Adjoint, c’est pas possible. D’habitude, c’est la police qui ment mais là vraiment ! ».

Nous ne sommes pas nombreux dans le Tribunal mais il y a de l’ambiance. Tout le monde parle en même temps : Le Monsieur aux cheveux bouclés, Monsieur T,  son Avocat,  Madame le Président.

Le silence revient. Le Monsieur aux cheveux bouclés demande à Monsieur T. : «  – pourquoi ce comportement ? – regardez Monsieur, je suis en tong. Je ne savais pas que le 11 novembre il y avait un évènement – euh, je ne vois pas le rapport ? – Monsieur Planque a dit « c’est pas le moment dégage »  – Donc ça c’est envenimé ? – vous savez Monsieur quand vous avez un casier judicaire comme le mien, je ne suis pas crédible si je me défends.

L’origine du comportement de Monsieur T. s’explique par le fait que depuis 2001 il est à la recherche d’un logement social. C’est la raison pour laquelle il a agressé Monsieur Paul Planque.

C’est au tour de Madame le Procureur de prendre la parole. Elle se lève de son siège.  Son réquisitoire est rapide. Comme d’habitude, le Procureur débite à une vitesse que l’on comprend à peine ce qu’il dit. Ils sont comme çà les Procureurs ils parlent vite. L’astuce c’est de retenir les mots clefs. En l’occurrence, elle considère que « l’outrage est complètement caractérisé ». Cela dit, elle comprend la situation sociale de Monsieur T. « mais il a un problème à contrôler son impulsivité et son agressivité ».

Le Tribunal a perdu Monsieur T. Il n’écoute plus le réquisitoire. En plus, il y a tout un débat sur la définition de la rébellion de Monsieur T. au moment où il n’a pas voulu se faire menotter par les policiers municipaux.  Le débat est intéressant mais technique. Les parties se demandent si les éléments constitutifs de la rébellion sont réunis ? Selon l’Avocat de Monsieur T ils ne le sont pas. Etc, etc.

Concernant la condamnation. L’Avocat de Monsieur Paul Planque demande un euro de dommages et intérêts : « il ne veut pas aggraver la situation de Monsieur T ». En revanche, l’Avocat demande 600 euros pour le préjudice subi par la collectivité.

Maintenant, il est temps de délibérer. Madame le Président et les deux messieurs assis à côté d’elle  sortent de la salle. Monsieur T. doit aussi sortir du box des accusés. Il ressort par la petite porte grise par laquelle il est entré.

Une sonnerie retentie pour prévenir l’arrivé de Madame le Président et des deux Messieurs assis à côté d’elle. Elle prend la parole. Elle dit : « concernant la rébellion, le Tribunal, a décidé de relaxer Monsieur T ». Mais , il devra effectuer 105 heures de travaux d’intérêts généraux, payer un euro de dommages et intérêts à Monsieur Paul Planque et rembourser les honoraires d’avocat de la municipalité.

Mimissa Barberis