L'université : d'une réforme à l'autre

AMBIANCE, C'EST CHAUD jeudi 16 mai 2013

Par Myriam Necib

L’AN I DU CALENDRIER HOLLANDE. Les étudiants et professeurs pensaient avoir oublié la loi Pécresse de 2007, mais c’était sans compter sur la loi ESR, de la nouvelle ministre, Geneviève Fioraso.

Comme tous les mardis il est 8h50 quand je sors de la ligne 13 à Saint-Denis Université. Emportée par la foule d’étudiants qui se dirigent vers la fac, je tombe nez à nez avec des étudiants qui distribuent des flyers en martelant à tue-tête leurs slogans. Avec le temps je n’écoute plus leurs discours et prends leurs flyers machinalement. Mais cette fois une phrase résonne dans mon esprit et m’interpelle : « Contre la nouvelle loi LRU ! ». « LRU » [Loi relative aux libertés et responsabilités des universités], cela faisait un moment que je n’en avait plus entendu parler.

Je me dirige vers un militant pour attraper un flyer et reste postée devant lui à lire le prospectus. Je sens qu’il me toise, sans doute attend t-il une réaction. Il ne sera pas déçu, car j’engage la conversation immédiatement : « Mais une reforme ça doit-être une bonne chose ? C’est la gauche après tout. » Je suis consciente de la naïveté de mon commentaire, mais les mots ont été plus rapides que ma pensée. Il me répond alors : « Déjà lors de l’annonce de la loi LRU en 2007 le parti socialiste (dit-il en faisant des guillemets avec ses doigts en prononçant socialiste), s’était dit favorable au ” principe d’autonomisation ” des universités ». Il fait une pose de quelques secondes, puis ajoute : « Il y a longtemps que le terme de ” socialiste ” n’est plus approprié à ce parti, le gouvernement Ayrault le confirme ». J’écoute attentivement ses propos, mais j’ai du mal à saisir les enjeux.

« Mais que lui reproche-t-on exactement à cette réforme ? ». « Nous lui reprochons tout simplement de renforcer la loi Pécresse [ou loi LRU] ! Premièrement cette loi ne remet pas en question la loi LRU, au contraire elle la renforce en faisant disparaître la planification par l’état. De plus l’autonomisation des universités s’est déjà montrée être désastreuse : en 2013 plus d’un quart des universités françaises sont en déficit ce qui les poussent à se diriger vers les régions et les capitaux privés. Résultat, nous nous trouvons avec des régions dont les universités sont spécialisées dans les cursus et thèmes de recherches qui intéressent directement les privés et les régions, supprimant ainsi les filières les moins rentables. Ce sera alors la fin de l’égalité des territoires. On aura des diplômes spécifiques selon les régions ».

LRU ou ESR : même combat

BBMyriamBBMyriam« Cela crée un effet papillon, poursuit-il. Les étudiants les plus modestes ne pourront pas suivre les filières de leur choix, car ils n’auront pas les moyens de déménager. Les frais d’inscriptions seront augmentés. En effet, les entreprises qui financeront les universités, étant donné que l’Etat ne le fait plus au nom de l’autonomie, le feront sans doute au minimum, les universités devront trouver des fonds autrement. Comment vont-elles trouver des fonds ? En serrant la ceinture : suppression de postes, suppression de filières et augmentation des frais universitaire. Tout cela s’est d’ailleurs réalisé depuis 2007 et la réforme Fioraso [loi d’orientation de l’enseignement supérieur et de la recherche, ESR ] tend à durcir encore plus la loi. Ainsi les universités seront encore moins ouvertes qu’aujourd’hui aux enfants des classes populaires et de moins en moins aux enfants de classes moyennes. Cela va amener un grand nombre d’étudiants à travailler pour financer leurs études. Or, il s’agit de la première cause d’échec scolaire. Cela amène également à suivre le modèle nord-américain : des étudiants qui font des prêts bancaires et s’endettent avant même d’entrer dans la vie active. Voilà ce que nous reprochons exactement à cette loi et cela me semble légitime ! »

À peine ai-je absorbé les dernières phrases de sa tirade que le militant est déjà de l’autre côté du trottoir en train de polémiquer avec un autre curieux de mon espèce. Je ne suis pourtant pas insensible à son discours. J’étais plus ou moins consciente de toutes ces choses, mais la loi étant passé en 2007 j’avais laissé tout cela dans les bras de la fatalité. Mais cette réforme me choque profondément. Moi qui imaginais que la gauche était un parti social. N’est-elle finalement qu’une gauche libérale se livrant à une mascarade où le Saint parti « socialiste » mènerait un combat manichéen contre une UMP diabolique, alors que finalement ils prient le même Dieu argent ?

« Cette réforme nous fais revenir en arrière »

J’arrive à mon cours d’introduction à la sociologie politique. Comme toutes les semaines mon professeur est en retard. J’en profite pour demander à mes voisins de droite et de gauche ( aussi bien géographiquement que politiquement) leurs avis sur la reforme LRU :

«Vous avez entendu parler de la reforme de la ministre de l’Enseignement et de la Recherche ? » Mon voisin de gauche, Jason, réagit : « Oui, j’ai vu quelques affiches dans les couloirs de la fac et j’ai fait une recherche sur internet pour me renseigner. À part ça je n’ai pas trouvé l’affaire très médiatisée. » Je l’informe que moi même j’ai pris connaissance de la réforme le matin par le biais de militants et lui demande ce qu’il en pense. Mais Jason à un avis très net la question, ne me laissant pas terminer ma phrase.

« Je pense que cette réforme nous fais revenir en arrière, avec une élite qui aura les moyens de se payer des études et une classe populaire, voire moyenne qui ne le pourra pas. Sur le long terme, cela nous ramène vers un système de reproduction des classes.»

Pendant ce temps Lars, qui est à ma droite, jubile. Jason le regarde comme pour le défier. « Tout d’abord, rétorque Lars, il faut se rendre compte que l’état n’a plus d’argent. Pendant des années mêmes, les gouvernements de droite ont gardé l’éducation de gauche. Mais lorsque celui-ci n’a plus eu d’argent, il a opté pour une éducation plus économique. C’est-à-dire réunir les universités en grands pôles. Par exemple, réunir les 13 universités d’Ile-de-France en une grande université de Paris avec différentes UFR [Unité de formation et de recherche]. Il y a aussi la concurrence entre les universités qui est selon moi une bonne chose. La concurrence fait ressortir le meilleur des étudiants et des professeurs et cela mettra les universités françaises sur la scène internationale. La loi Pécresse aussi bien que sa réforme a pour but de redonner une jeunesse aux universités françaises.»

Jason objecte avec fermeté. « Tu penses que les universités françaises n’étaient pas sur la scène internationale ? Comment expliques-tu que nous accueillons autant d’étudiants étrangers? Et je te signale que si justement nous accueillons tant d’étudiants étrangers c’est parce que l’enseignement supérieur était quasiment gratuit en France. Avec ce type de loi, ce ne sera bientôt plus le cas

Jason est coupé dans son élan par le professeur qui commence son cours. Le débat était si prenant que nous n’avons pas vu l’enseignant arriver. Hormis les éléments théoriques de ces diverses conversations, ce que je retiens est la déception des électeurs de gauche. Autant les partisans UMP assument la loi Pécresse et sa reforme, car elle correspond à leur vision du monde. Autant les électeurs du PS ne retrouvent pas le social pour lequel ils ont voté et se sentent trahis. Le gouvernement Ayrault élu il y a de cela un an désenchante ses électeurs et exulte ses rivaux.

Myriam Nécib