A l'ombre des Grands-Pêchers de Montreuil

C'EST CHAUD jeudi 11 juillet 2013

Par Tom Lanneau @TomLanneau93

Le 25 mars dernier, des coups de feu étaient tirés à proximité de la crèche de ce quartier situé dans le haut-Montreuil. Les habitants dénoncent l’incurie de la municipalité dirigée par Domique Voynet et des forces de l’ordre.

En 1907, un tiers du territoire de Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) était recouvert par des cultures agricoles. Un siècle plus tard, la majorité des terres ont été remplacés par du béton, mais elles ont laissé une trace dans les esprits comme en atteste l’appellation de l’une des cités Montreuilloises : les Grands-Pêchers.  Située dans le Haut-Montreuil, habitée par 7 000 âmes, elle est classée Zone urbaine sensible (ZUS).

À première vue, le quartier paraît plutôt tranquille : zone pavillonnaire, résidences privées, territoire situé à proximité de Fontenay-sous-Bois (94). La cité des Grands-Pêchers, située au bout de la rue dans laquelle se trouve la crèche, représente la « source de la plupart des problèmes » selon une habitante. Ce quartier populaire, a notamment fait parler de lui le 25 mars dernier, en raison de coups de feu tirés, avec une carabine de chasse, à proximité de l’ensemble scolaire situé rue Henri-Wallon. La route qui longe la cité est en rénovation et la peinture des bâtiments semble avoir été faite il y a peu. Les bâtiments ont été refaits récemment, profitant notamment du plan l’Anru, aucun tag, et quelques commerces sont ouverts en bas des tours : épicerie, pharmacie…

A l’entrée, des guetteurs font leur boulot. C’est peut-être pour cette raison qu’un silence radio règne dans la cité. « On dira pas comment je m’appelle ? », « demande à un autre », « je peux pas parler sinon ils vont encore détruire ma boutique »… Dans la cité, un jeune père de famille me confiera même, voyant sa fille jouer en bas des tours, qu’il « se barrerait » dès qu’il aurait assez d’argent : « ma fille peut pas grandir ici ».

Une situation qui se dégrade

Creche1Aujourd’hui c’est la fête de fin d’année de la crèche devant laquelle a eu lieu l’incident du 25 mars dernier. Certains parents et quelques professionnels de cet établissement acceptent de parler, demandant systématiquement d’anonymiser les témoignages, par peur des représailles.

« Nous avons un beau parc à côté de chez nous [parc des Beaumonts], mais il n’est pas gardé. Résultat : des jeunes baladent des chiens de combat sans laisse, roulent avec des motos à côté des jeux pour enfants…, affirme un jeune père de famille. Les gens ont peur pendant que la municipalité et la police se renvoient la responsabilité. Pareil : le directeur de l’école primaire du quartier s’est fait voler ses affaires au sein même de l’établissement. Il a dû aller les rechercher seul dans la cité, car la police ne voulait pas l’aider. Il démissionne et vit dans la peur. Même le milieu médical est touché : les médecins des Grands-Pêchers doivent partir à 17h de peur de se faire agresser encore, la pharmacie s’est fait saccager récemment ».

Deux femmes du personnel répondent à leur tour : « la situation s’est dégradée depuis un an. Je ne me sens plus en sécurité dans le quartier. Mes gosses se sont fait agressés, on a cassé les vitres de ma voiture, on a même reçu un papier de l’OPHM [ndrl :Office public pour l’habitat montreuillois] nous demandant de fermer nos portes à double tour. On laisse les voyous s’emparer du quartier en toute impunité ! ». Et d’ajouter : « aux Grands-Pêchers, une amie est allée demander à ses voisins du dessus de faire moins de bruit parce que ses enfants dormaient. Elle a été accueillie par des coups. Les personnes qui ont vu la scène lui ont conseillé de ne pas aller porter plainte. Elle y a été quand même, mais la police lui a dit de régler cette histoire toute seule. Ils lui ont parlé des éventuelles représailles et de la difficulté des policiers pour agir dans le quartier. Comment voulez-vous que la loi du silence ne s’applique pas quand même les forces de l’ordre ont peur d’intervenir ? On est en train d’en faire une zone de non-droit avec racket, vandalisme, trafic de drogue ».

Sa collègue intervient : « la solution ne vient pas de nos élus. Lorsqu’on leur en a parlé la dernière fois, on nous a répondu que ces problèmes n’étaient pas présents juste dans nos quartiers… C’est absurde ! Est-ce que c’est pour ça qu’on doit laisser les délinquants agir tranquillement ! Que les habitants du quartier vivent en ayant peur des représailles ? Il ne nous reste plus qu’à partir».

Une mère de famille, bébé dans les bras témoigne : « Comment se sentir en sécurité ici ? Mon voisin s’est fait cambrioler en pleine journée récemment, on entend souvent parler d’agressions pour des portables, des montres, des bijoux… La solution ? Que la police passe plus souvent ! Ils sont là après les problèmes, mais ils ne font pas de prévention en amont ! Ce n’est pas pour jouer les râleuses, mais dans le Bas-Montreuil… C’est pas la même chose quoi ! ».

« Une amie se baladait dans la cité, raconte une dame d’une quarantaine d’années. Des jeunes ont commencé à la suivre, en disant ‘on lui arrache son sac à mainjusqu’à ce que l’un d’entre eux dise ‘on arrête les gars, je la connais’. Mais si ce n’était pas le cas, il se serait passé quoi ? Le pire, c’est que ces arracheurs de sacs à main auraient l’âge d’être nos mômes ! Ils ont 14-15 ans pour la plupart ».

La population locale semble ne plus savoir vers qui se tourner afin de résoudre les problèmes qui rongent leur quartier. Cependant, une mère de famille a tenu à intervenir pour donner sa propre vision des choses, bien moins alarmiste. « Honnêtement, je me sens bien ici. J’ai grandi à Val de Fontenay, à Nanterre et tous les jours, ou presque, une voiture brûlait en bas de mon bâtiment. Si les gens ne se sentent pas en sécurité, c’est à cause des médias qui partent d’un fait précis [ les coups de feu du 25 mars], pour monter en généralité. Ils amplifient les affaires, utilisent des mots jouant sur nos émotions afin de couler quelques tirages. Ma fille fréquente la crèche Henri-Wallon, elle y est toujours, c’est donc que je la sens en sécurité. C’est quand j’ai commencé à lire les articles sur l’événement que j’ai eu peur. Les médias disaient que les enfants avaient été traumatisés… Mais ils n’ont rien vu ! »

« Mais ça arrive n’importe où ! »

Elle montre du doigt une terrasse qui se situe au dessus du lieu où la personne avait été touchée par les coups de feu : « Mon fils se trouvait là à ce moment. Je sais que les enfants n’ont rien pu voir puisque les papiers collés sur les parois de la vitre cachent la visibilité sur la rue. C’étaient plus les femmes de services qui étaient en état de choc, car les enfants ne se sont rendu compte de rien. Mais les médias ont juste voulu créer du sensationnel. »

Même si elle reconnaît avoir vécu plusieurs tentatives de cambriolage et vue sa voiture fracturée au pied de biche à 3 reprises au bout de 2 années passées dans le quartier,  « ça arrive n’importe où ! ». Elle enchaîne en reprochant aux journaux d’avoir insisté sur le fait que les personnes qui faisaient partie de la rixe étaient « des gens du voyage » : « le jour même, une femme a tué ses deux enfants dans l’Ain. Est-ce qu’on a précisé que c’était une femme de race blanche ? Arrêtons ces discours qui permettent la montée du Front National. Les Roms font partie de la ville. Ils y en a beaucoup qui sont d’ailleurs plus Montreuillois que nous ». Un couple qui assiste à la conversation acquiesce sans pour autant vouloir prendre la parole.

Le père d’une petite fille qui fréquente la crèche souhaite réagir aux propos : « Nous ne pouvons pas nous permettre de nier l’implication des gens du voyage dans les faits qui viennent d’être dénoncés. Le terrain est souvent squatté par une poignée de caravanes et il est même arrivé que ces personnes fassent leurs besoins devant la crèche de nos enfants ». Il m’affirme qu’aucune solution n’a été proposée et que l’on pourrait y rentrer quand on veut, ce qu’il me démontre rapidement puisque le terrain en question se situe sur le trottoir d’en face.

« La seule solution, si l’on peut appeler ça comme cela, que la mairie nous a proposée pour mettre fin à ces squats, c’est cette fine clôture en bois ! Ça peut être squatté quand on veut, on peut y rentrer comme dans un moulin », ce qu’il me démontre en me faisant rentrer sur le terrain en poussant légèrement la barrière. « On a tiré des coups de feu qui ont atterri à moins de 5 mètres de nos enfants et on ne nous a jamais clairement expliqué les faits, ni proposé de solutions qui tienne la route. Les caravanes sont d’ailleurs revenues deux semaines après l’incident ! On leur demande juste de fermer ce terrain situé à proximité de nos mômes ! » L’impuissance est présente dans ses paroles puisque d’après lui, les différentes institutions se rejettent la balle, pendant que sur le terrain, la situation se dégrade.

« Dominique Voynet est dans le déni total »

Il évoque le fait que le 24 juin, une réunion avait lieu sur la question de la « tranquillité publique » dans le quartier. Une poignée d’élus étaient présents avec le nouveau commissaire. Dominique Voynet, annoncée en haut de l’affiche, n’est pas venue pour des « raisons personnelles »: « On a eu le droit à un discours super méprisant de la part des autorités qui nous traitent comme des citoyens de seconde zone, car nous venons d’un quartier populaire. Mais nous aussi on paie des impôts ! »

CrecheMadame la maire avait écrit un édito pour le journal de la ville au sujet des coups de feu tirés à proximité de la crèche, article qui tend à atténuer l’emballement des « informations erronées » au sujet de l’affaire. « Je trouve cet édito révoltant. Elle est dans le déni total de ce qui se passe et on apprend la réalité trois mois plus tard. Elle tente de minimiser les choses alors que des coups de feu ont été tirés à proximité de nos enfants. N’allez pas me faire croire que c’est courant quand même ! L’attitude de Voynet vis-à-vis du quartier est inacceptable, si on élit quelqu’un, il faut qu’elle soit au minimum capable de s’occuper de la sécurité publique. Commençons par ne plus mépriser les habitants : alors qu’on a 170 policiers sur la commune de Montreuil, on ne voit presque jamais de ronde autour des Grands-Pêchers ». Il dénonce aussi les « écrans de fumée » produits par la mairie : « Par exemple, ils ont viré les roms du terrain deux heures avant la réunion, histoire de faire bonne figure. Mais peu de temps après, le terrain a été de nouveau occupé ».

Selon lui, la solution pour tenter de remettre de l’ordre dans ce quartier, c’est l’intervention de la police : dialoguer, montrer sa présence, prévenir les risques, et en dernier recours, sanctionner. « Mais pour l’instant, c’est la démission. Elle [Dominique Voynet] trahit la gauche en ne faisant rien, laissant s’installer le discours d’extrême droite ». En effet, d’après ses dires, le quartier ne reflète pas un échec de la mixité sociale. L’échec viendrait de la gestion de la maire, car la tournure des événements n’est pas figée, « rien n’est irréversible » comme le disait le rappeur Youssoupha. Mais pour le moment, les habitants de ce quartier doivent se satisfaire des pétitions qu’ils lancent dans le quartier

Mon vis-à-vis conclura par une impression que semble partager les autres habitants du quartier : le Bas-Montreuil se « boboïse » tandis que le Haut-Montreuil se « ghettoïse ». Quelles alternatives peut-on proposer à ces personnes qui ont l’impression que les institutions et leurs promesses s’arrêtent aux portes de leur quartier ?

Tom Lanneau

Les réactions des internautes

  1. vendredi 19 juillet 2013 15:15 quelqu'un

    Cet article reflète parfaitement la situation. Vous habitez peut-être le Haut Montreuil mais pas ce quartier. Je me permets de répondre car j'y vis. Terreur, peur, angoisse sont les sentiments du moment. C'est devenu une zone de non droit (et pourtant j'ai vécu dans des quartiers bien plus difficile que celui-ci). Ceci est récent et cela dure, dure, dure !!!!!
  2. mercredi 17 juillet 2013 11:30 Fred

    Juste pour info, cela fait plusieurs siècles que Montreuil ne s'appelle plus Montreuil-sous-Bois. Cordialement, Un Montreuillois.
  3. mardi 16 juillet 2013 00:34 El bandito

    J'ai quitté montreuil après y avoir passé toute ma vie, de mon 1er jour a mes 30 ans. Montreuil, la vérité c'est que c'est divisé en 2, le haut véritable cour des miracles, bordel sans nom, farwest, agression, insécurité. Le bas, fief des différents maires, entretenu et sécurisé, la vitrine du montreuil "idéal". Voynet est une calamité, brard était pas brillant non plus mais à coté de Voynet il passerai pour Einstein. Demandez à n’importe quel habitant du haut montreuil, même les maliens qui ferment souvent leurs gueules, n'en peuvent plus. Inactives, absente, et bonne qu'à encaisser les impots. On relativise, mais depuis que je vis à paris, j'ai compris ce qu'on appelle une "ville", et une qualité de vie. Rien à voir avec le désert commercial/social/médical qui compose le haut montreuil.
  4. mardi 16 juillet 2013 00:17 Parent de la Crèche Henry Wallon

    Désespérant les commentaires. Lourds de propagande. Tristes. Cet article reflète bien la réalité. Une fois des coups de feu face à la crèche de mon enfant. Juste une fois. Ca vous semble si banal, avec votre dérisoire cellule d'écoute psychologique venue trois semaines plus tard que les faits, sans une explication des circonstances, ni des mesures prises pour éviter la répétition de telles situations ? Face à nos enfants, d'une crêche départementale, d'une école maternelle et d'une école primaire, des coups de feu ! A quelques mètres seulement de nos enfants sont passé les coups de feu, à quatre heures de l'après midi ! Des parents ont du se cacher sous des voitures, avec leurs enfants. Faudrait-il des blessés ou des morts pour que les autorités prennent la mesure de la gravité des faits ? Le problème ce n'est pas les gens du voyage. Le problème c'est qu'il s'agit de personnes en situation précaire qui s'installent dans un terrain vide, que personne ne veut clôturer. Il faudra 30 ans, nous a t'on expliqué de façon assez confuse, aux parents, le jour de la dite réunion, pour que le terrain en question puisse être exproprié, en attendant personne semble se soucier pour installer une grille. Et il faudra rester attentif pendant 30 ans, alors que le terrain en question, d'où sont partis les coups de feu, est ouvert, qu'il a été réoccupé une fois après que les auteurs des coups de feu sont partis. Personne n'en a la responsabilité ? Et la situation du parc des Baumonts ? Encore cette après midi. Des motos de gamins qui s'ennuient, des vélos, des chiens sans laisse, très peu de passants, alors qu'il faisait beau. Quel gachis! Avec cet été pourri, s'était une après midi de soleil. Pas un seul gardien municipal pour rappeler la règle. Et madame la Maire qui souhaite enclaver d'avantage le haut Montreuil en fermant la bretelle de l'autoroute, pour en faire un Parc! Qu'elle fasse garder et entretienne ceux qui existent déjà! Il y en a pléthore, et tous mal gardés! Oui les périodes électorales servent à ça, à rappeler la règle de la démocratie représentative. Les autorités municipales sont là pour servir les habitants, et non pas leurs carrières ou leurs délires. Les élections servent à ça, pour ceux qui l'auraient oublié. Votez, les amis. Rendez vous en Mai 2014. Pour que le mépris des autorités cesse dans nos quartiers.
  5. vendredi 12 juillet 2013 17:59 NAIMARD Jean

    Ce la fait maintenant un bail que j'habite Montreuil et cette soudaine envolée contre la mairie me laisse un peu songeur !! Quel est le but recherché quelques mois avant les municipales ? Prouver que la ville est territoire de non droit où délinquants et "gens du voyage" (ce terme en fait il des délinquants de fait ?), dealers terrorisent les gens et rendent quasi les déplacements impossibles tant les menaces et les violences physiques sont constantes ? Pour ce qui est de la fusillade évoquée, il s'est agit d'une UNIQUE affaire entre deux personnes qui auraient très bien pu arriver à n'importe quel endroit. Suite a ces échanges de coup de feu qui fort heureusement n'a pas fait de blessé, la ville à mis en place une cellule psychologique et la Maire herself s'est déplacée avec plusieurs autres élu(e)s, accompagnés par le commissaire de police de Montreuil. Bref on est loin du western quotidien, où règne une ambiance fin du monde !!!
  6. vendredi 12 juillet 2013 10:39 hop HOPE

    Cet article me semble reflèter tous les états d'âme de personnes qui ne semblent plus se sentir en sécurité au quotidien dans leur environnement avec ..selon eux ..des médias ..qui en rajoutent! pour faire du "sensationnel " .. ...ET comme toute personne ayant un sentiment d'insécurité...elles se sentent "seules " ..face aux changements "...NEGATIFS de leur quotidien ...Elles je le crois ont besoin de présences diverses et pérennes pour retrouver la sérénité ..c'est tout ce que je peux leur souhaiter
  7. jeudi 11 juillet 2013 23:29 BC

    tres bel article .....mais désespérant ....... en quoi les forces de l'ordre ,la municipalité et disons les pouvoirs publics sont ils responsables des coups de feu et de l'insécurité ambiante ....les seuls responsables sont quand même les tireurs et les délinquants et je suis toujours étonnée du glissement qui se produit ....au lieu d'être en colère contre le crime et les criminels ,on porte sa colère contre ceux qui font ce qu'ils peuvent contre ceux ci ....pourquoi un tel glissement ? les gens qui déportent leur colère contre ceux qui doivent y porter remède font le jeu des partis politiques qui ont fait leur fond de commerce sur le sujet de l'insécurité ,ces gens ont été "enfumés " si j'ose dire alors que tous les habitants quelle que soient leur tendance politique devraient s'unir et ne pas en faire un combat politique car qu'on soit de gauche ,de droite ou même des extrèmes ,on est naturellement (sic)contre les "coups de feu " devant les crèches ,on ne devrait pas s'opposer sur ces sujets ....je vois mal madame Voynet militer pour le "coup de feu " devant une crèche (c'est de l'humour !) et ceux qui rigolent sont finalement les tireurs ...
  8. jeudi 11 juillet 2013 14:51 Jacques

    J'habite le haut Montreuil depuis plus de 10 ans et je ne reconnais pas ce que vous décrivez.