Bataille des gauches à Saint-Ouen

AMBIANCE mardi 11 février 2014

Par Mehdi Meklat ET Badroudine Said Abdallah

MUNICIPALES 2014. Lundi soir, le candidat Karim Bouamrane, 41 ans, présentait sa liste pour la mairie. Il se présente face à la maire sortante Jacqueline Rouillon. Bruno Leroux et Christiane Taubira étaient là. Reportage.

C’est donc ça, la politique. Une bataille qui paraît, de loin, bien menée, sans trop de coups de poings, sans trop d’arcades cassées. C’est donc ça, une bataille qui est « démocratique », qui a des valeurs, qui n’est pas un truc de chiffonniers, ni de galériens. Mais, de plus près, c’est tout le contraire. La politique a un goût amer, de coups bas et de carnivores qui aiment la chair. A Saint-Ouen, la politique est une bataille qui se mange froide.

Ce soir-là, la salle municipale Barbara, derrière la mairie, est prise d’attaque par le candidat de « la gauche rassemblée », Karim Bouamrane. Sur les murs de la ville, plus tôt, son visage avait été collé puis, peu à peu, se décollait. C’est la vie normale d’une affiche de campagne politique : accrochée, puis recouverte, puis déchirée par les éléments qui se déchainent. Ce soir-là, il y a « peut-être 500 personnes » à la salle Barbara. Il fait chaud. Les derniers restent debout, sans se plaindre.

« C’est un évènement festif : c’est le lancement officiel de la campagne », annonce un colistier. Mais, dans les allées, le temps n’est pas aux réjouissances, ni aux souffles joyeux. « Nous sommes encore dans une bataille », tente une militante. Et puis, elle réfléchit, elle rectifie : « C’est une guerre, d’ailleurs ». Le mot n’est pas trop fort. Karim Bouamrane, candidat en campagne « depuis deux ou trois ans », a deux adversaires : le candidat UMP William Delannoy et la maire sortante communiste Jacqueline Rouillon.

« Notre premier adversaire, ça reste la droite évidemment », considère Jean-Claude. Tout le monde ne dit pas la même chose. Dans les bouches, dans les coeurs, celle qui fait converger les attentions reste la candidate sortante, Jacqueline Rouillon. Jean-Claude continue : « Les communistes sont là depuis 1945. Elle, depuis deux mandats. Ils ont l’impression d’être chez eux ».

L’air est de plus en plus chaud. L’attention, de plus en plus impatiente. Les vides se remplissent. Chacun arrive à son rythme. Karim, le candidat fait l’homme politique : il se souvient de chaque prénom, distribue des accolades, embrasse un peu par là, serre une main, tapote quelqu’un. « C’est un professionnel : il sait y faire », juge une dame qui le regarde tranquillement.

Jusqu’en 2008, Karim était communiste, auprès de la maire sortante, sa désormais plus grande adversaire. « Il proposait des choses mais elle n’y portait pas attention, alors il a préféré partir ». Il s’est monté, en parallèle d’elle. On dit que les communistes n’y ont jamais vraiment cru, jusqu’à ce qu’il se présente, pour de vrai. « D’ailleurs, c’est la première fois qu’on réussit, à Saint-Ouen, un vrai rassemblement de gauche ». La liste de la gauche “rassemblée” réunit le Parti socialiste, les Verts et le Parti radical de gauche.

Depuis, c’est la guerre. Dounia, 23ans, la plus jeune sur la liste, raconte : « C’est très tendu. Au marché, le dimanche, on sent que les communistes sont agressifs envers nous ». Les uns et les autres savent qu’il n’en restera qu’un, comme à Koh Lanta. Elle continue : « Mais nous, on a une force qu’ils n’ont pas : la jeunesse ». Ils organisent des réunions pour « écouter l’attente des jeunes ». IIs créent un réseau avec ceux des alentours, tous majeurs, pour qu’ils se mobilisent. Et si un vient, il en ramène dix autres, et ainsi de suite.

« Karim est né dans le même environnement que nous, ici, à Saint-Ouen. Il sait à quel point on a besoin de lui », finit par dire Dounia. Une autre, à côté, presque le même âge, rajoute : « Moi, je n’ai jamais vu la maire actuelle en face à face comme je vois Karim ». Il y a des majeurs et des mineurs qui ont suivi un frère, un parent, un ami, jusqu’ici. Jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’accueillir celle qui devait venir apporter son soutien, précieux et rare : Christiane Taubira.

Elle porte un tailleur vert. Elle sourit, comme d’habitude. La tête relevée. Bruno Le Roux, troisième sur la liste de Karim Bouamrane, chauffe la salle. “Mon admiration pour elle ne date pas de quelques débats“, balance le député du coin. Puis Christiane Taubira prend à peine le micro. Il y a des applaudissement et des cris. Et des hurlements. Un groupe, dans le fond de la salle sort une banderole pour demander la libération du militant libanais Georges Ibrahim Abdallah, détenu en France depuis 1986.Tous vite éjectés de la salle par des gros bras direction la sortie de secours. Christiane Taubira réagit par un : “C’est aussi ça, la vie des meetings politiques“.

La Garde des Sceaux place des beaux mots. Elle dit qu’on est au pays de Montaigne, Olympe de Gouges et François Hollande. Elle sourit encore. Ils acquiescent et l’acclament. Karim Bouamrane se réjouit, ses colistiers aussi. Tout le monde pourra raconter cette soirée là, dans une salle trop chaude de Saint-Ouen, et dire qu’il a vu Taubira. Elle dit que “c’est une marque de respect de venir jusqu’ici“. La politique, c’est aussi, parfois, du respect.

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah