Tallinn, à l'ère post-numérique

ELECTIONS 2014 jeudi 15 mai 2014

Par Remi Hattinguais @hattinguais

TOUR D’EUROPE 2014. Deuxième étape du voyage de Rémi : Tallinn. Dans le ferry, les côtes finlandaises s’éloignent et laissent apparaître les reliefs de la capitale estonienne, arrimée entre l’emprunte soviétique et les nouvelles technologies. Retrouvez son carnet de route et tous les articles sur notre page spéciale

Il est temps pour moi de quitter Helsinki et de commencer mon voyage vers le Sud et les pays baltes. Dehors, les rues sont battues par un vent glacial et les Finlandais vaquent à leurs occupations. Les visages sont fermés mais ils en ont vu d’autres. L’an passé, j’avais visité pendant quelques semaines un ami en Erasmus à l’Université d’Helsinki. Mi-janvier, la température dépassait rarement les -10° Celsius. J’ai vite appris à utiliser le dédale de tunnels qu’empruntent les locaux pour passer d’un centre commercial à une station de métro au sous-sol de l’université.

IMG_20140512_133746IMG_20140512_133746Le terminal du ferry n’est plus très loin. Cinq cents petits mètres à parcourir dans la tourmente. Puis un petit café. Ou quelque chose de plus fort. Après ce deuxième voyage dans le Grand Nord, je comprends un peu mieux les problèmes de boisson qui touchent les Suédois ou les Finlandais. Dès le matin, il n’est pas rare de croiser des hommes (et quelques femmes) fortement alcoolisés. Pourtant, le gouvernement a le monopole de la vente d’alcool fort dans ses magasins Alko. Et les prix pratiqués ont déjà permis de sevrer plus d’un étudiant en Erasmus. Mais les gens du coin trouvent plusieurs manières de contourner cette interdiction. Certains n’hésitent pas à distiller leur propre alcool (principalement de la Vodka). Les autres empruntent régulièrement le même chemin que je m’apprête à suivre et vont s’approvisionner chez leurs voisins estoniens.

Dans la salle d’embarquement, ils sont nombreux à traîner de petits chariots pliants. Mère et fille, entre amis, en couple, le voyage se fait rarement seul. Tommi, 21 ans, étudie à l’université technologique d’Helsinki (l’équivalent d’un IUT). « Je fais le voyage une à deux fois par an. C’est aussi l’occasion de visiter Tallinn. L’alcool que je ramène me permet de sortir, de boire pendant plusieurs mois sans me ruiner ». Six mois ? Connaissant la descente des jeunes finlandais (une fierté nationale que plusieurs ont tenu à souligner), je me demande comment le gouvernement peut laisser de telles quantités d’alcool rentrer chaque jour par bateau. Sur le ticket de chaque passager des chiffres rappellent les limites : Alcool : 10, Wine : 90, Beer: 110. Cent dix canettes de bières pas mal pour une journée de shopping ! Ah, les limites sont en litres ? 110 Litres, soit 330 canettes de 0,33L.

IMG_20140512_142748Tommi lui est raisonnable. Il ne compte prendre que 8 packs de 24 canettes dans les innombrables supermarchés d’alcool qui bordent le port. A peine descendu du ferry et leurs premiers achats effectués, un groupe de femmes en profite pour ouvrir une première canette. En demi-cercle, elles savourent la première gorgée en silence. Une mouette passe, le ferry s’apprête à repartir.

La vieille ville médiévale domine de ses hauts clochers aux pointes acérées la capitale estonienne. Après le port, de vieilles usines aux briques rouges dressent timidement leurs cheminées entre les grattes-ciels en construction. Sur une place, les enseignes publicitaires couvrent les murs et surenchérissent pour attirer l’œil du passant. Autrefois un symbole de l’arrivée de la société de consommation, les Estoniens ne font même plus attention aux panneaux Coca-Cola qui ont mal vieilli. Chacun s’affaire, j’ai d’ailleurs rendez-vous dans peu de temps, je saute dans une de ces cigales qui sillonnent la ville, des bus à caténaires communs à l’ensemble des anciens pays de l’ex-Union soviétique.

Les Estoniens misent tout sur la technologie

D’abord, les roues patinent, grincent et dérapent. Puis la structure complexe de métal et de plastique s’élève peu à peu. « Tu vois, le boîtier gris c’est le cerveau du robot, et ici, il y a les piles ». Mariet a 17 ans. Avec fierté, la jeune fille décrit le robot qu’elle a construit avec deux de ces camarades. Tel un Prince of Persia mécanique, il est capable de gravir un espace entre deux meubles. « Elles sont parmi les plus douées de la classe » opine le professeur. Dans cette école du sud de Tallinn chaque élève peut suivre un cours de technologie, « que ce soit une initiation au code dès la première année [6 ans, ndlr] ou des cours de robotiques pour les plus âgés » explique le directeur.

Depuis un an, cet établissement d’un bon niveau académique a rejoint le programme gouvernemental Progre Tiiger lancé en 2012. Après avoir connecté l’ensemble des écoles à internet dans les années 1990 (le pays a parmi les connexions à internet les plus rapides au monde), le gouvernement a souhaité faire en sorte que les jeunes Estoniens ne soient pas seulement des simples consommateurs de logiciels mais deviennent de véritables créateurs.

Dans la salle de classe, ils sont plus d’un à connaître le succès fulgurant de Skype, ce logiciel d’appels en ligne qui est né en Estonie en 2003. Si Mariet trouve que la robotique est un «passe-temps sympathique», elle ne voudrait pas en faire son métier. Ayant choisi la filière économique du cursus estonien, elle aimerait bien un jour monter son entreprise. « Les compagnies estoniennes les plus dynamiques sont toutes dans le domaine de la technologie alors ce cours me donne un bon aperçu » espère la jeune fille.

IMGP4110Au fond de la classe, trois adolescents entourent une machine incomplète. Cristian, Alexander et Michal ont décidé de créer une catapulte capable de lancer un projectile à une distance précise. Le cerveau de la bête est branché à l’ordinateur et ils essayent maintenant de définir la fonction qui l’animera. « Continuer dans la robotique ? Pourquoi pas. Mais dans ce cours on n’a qu’un très bref aperçu, le logiciel Légo qu’on utilise ne permet pas de programmer en profondeur. Ça, ça me tenterait bien. Mais d’abord il me faut aller au service militaire » regrette Cristian.

Le directeur de l’établissement en est conscient. Si les étudiants du Lilleküla Gümnaasium ont très vite adopté les nouveaux cours, c’est parce qu’ils sont parmi les meilleurs de la capitale. « Mais le gouvernement apporte beaucoup de soutien, forme les professeurs tout en laissant beaucoup d’autonomie à chaque école. Ce qu’on a fait à Lilleküla, d’autres peuvent le faire». Andres Aaremaa de la Progre Tiiger fondation, estime que la moitié des écoles du pays ont déjà rejoint le programme. « Certaines rendent les cours obligatoires, pour d’autres ce sont uniquement des cours du soir ou des options. Certaines suppriment certains enseignements au profit de la technologie. Les écoles décident, nous apportons l’expertise et les contenus pédagogiques ». Voilà qui devrait inspirer notre gouvernement actuel, qui, par la voix de François Hollande s’est engagé à introduire l’enseignement du code dans les collèges français.

Rémi Hattinguais

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