Ahmed Dramé : « Grâce au concours, nous sommes devenus plus exigeants envers nous-mêmes »

CULTURE mercredi 3 décembre 2014

Par Assia Hamdi

Acteur principal et co-scénariste des Héritiers, en salles aujourd’hui, le jeune Ahmed Dramé fait un retour dans le passé et raconte la véritable histoire de sa classe de seconde du lycée Léon Blum de Créteil (94). De l’individualisme à la prise de conscience, des chamailleries aux rencontres émouvantes, le jeune acteur revient sur son expérience. 

En 2008, la classe de seconde « histoire des arts » du lycée Léon Blum de Créteil participe au Concours national de la Résistance et de la Déportation, sous l’impulsion de leur professeur principal et d’histoire-géo, Anne Anglès. Au bout de plusieurs mois de travail, ils remportent le premier prix (en 2009). C’est cette histoire-là qui est racontée dans Les Héritiers. Premier rôle et co-scénariste du film, Ahmed Dramé, 21 ans, revient sur la genèse du film.

Quelques semaines après votre rentrée en classe de seconde, votre professeure propose à votre classe de participer à ce concours. Comment réagissez-vous ?

On a réagi de façon très différente. Une partie de la classe ne voulait pas faire ce concours car elle pensait que cela ne la concernait pas. L’autre partie ne voulait pas avoir du travail en plus. Enfin, une petite minorité disait « pourquoi pas ? On n’a rien à perdre ». Bref, la grosse majorité de la classe était contre. L’inversion s’est faite en plusieurs étapes, mais elle a été possible grâce à la détermination de notre professeur.

Comment s’est déroulée la préparation au concours ?

On travaillait en dehors des cours, pendant deux heures, le vendredi après-midi. Il fallait ajouter le travail avec la documentaliste en bibliothèque et les différentes visites de musées. Pendant les trois premiers mois, on était en phase de compréhension du sujet. Ensuite, une fois qu’on avait saisi de quoi il s’agissait, on a commencé à se plonger dedans.

Dans le film, il y a une scène où deux groupes de la classe se chamaillent sur leur travail respectif. Avez-vous eu des moments de découragement ?

Oui, à certains moments, on a eu envie de lâcher. Les affectations en première approchaient, on s’investissait beaucoup dans le concours et on se demandait à quoi ça servait de dédier énormément de temps à un projet qui n’aurait pas beaucoup d’influence sur notre dossier scolaire.

Lorsque votre classe rencontre les anciens déportés, notamment le fameux Léon Zygel, votre regard sur ce concours change…

Oui, avant le projet, on savait plus ou moins ce qu’était la Shoah. Mais on ne se rendait pas compte de l’ampleur des faits historiques. Certaines personnes disaient que ces événements ne les concernaient pas, parce qu’ils ne parlaient pas d’eux. Ce qui nous a permis de comprendre l’utilité de ce projet, c’est notre rencontre avec Léon Zygel et les autres déportes. A ce moment-là, on a réalisé qu’il n’était pas question de religion, de culture ou d’origine mais d’humanité. On a pris conscience de l’importance de ne pas se plaindre. Ces témoignages nous ont rendu plus humbles.

Et finalement, vous remportez le premier prix !

Honnêtement, on ne se disait plus qu’on pouvait gagner. On l’espérait quand même, on pensait que ce serait fou, mais à un moment donné, on était arrivé à un point où on ne participait plus à ce concours uniquement pour notre lycée. On se disait que si on remportait le prix, ce ne serait pas parce qu’on venait du lycée Léon Blum de Créteil ou pour notre mérite, mais au nom de toute une jeunesse française, pour ce regard sincère sur la déportation. J’étais extrêmement heureux de remporter ce prix. C’était la première fois que je recevais une invitation républicaine aussi officielle. La première fois que je me sentais autant valorisé.

Dans votre livre, Nous sommes tous des exceptions*, vous racontez à la réalisatrice des Héritiers, Marie-Castille Mention-Schaar, qu’il y a « un avant et un après-concours » dans votre vie. Qu’est-ce que cette expérience a changé dans votre quotidien de lycéen ?

Avant le concours, on était beaucoup plus individualistes. Cette expérience m’a rendu plus mature et plus conscient de mon devoir de citoyen. Dès l’année suivante, je suis devenu délégué de classe et je me suis investi dans le conseil de vie lycéenne. Le but était de créer des projets lycéens qui permettent de partager de bons moments et de m’impliquer dans la vie des camarades. Chaque année, on organisait « La journée des talents » et « La journée de l’orientation ». On aidait aussi les jeunes de seconde à faire leurs vœux et les jeunes de première et de terminale à préparer leur bac.

En arrivant en seconde, vous vouliez déjà devenir acteur. Une fois le concours remporté, vous avez osé vous lancer dans l’écriture de scénarios. Gagner le premier prix vous a t-il rendu plus ambitieux ?

Au collège, la moitié de mes amis avaient arrêté les études. Voir ce qu’ils devenaient me faisait un peu peur. Je me demandais si je faisais les bons choix ou s’ils allaient aboutir. J’attendais beaucoup des profs mais j’oubliais que tout passait par moi-même. En fait, le concours nous a rendus exigeants envers nous-mêmes. Après la seconde, j’ai commencé à écrire des scénarios et à passer des castings. Depuis le bac, je suis impliqué à 100% dans le cinéma, mais je ne sais pas que jouer. J’ai des projets d’écriture à venir et j’aimerais bien réaliser des films, mais pour l’instant, je ne me brûle pas les ailes. J’espère que Les Héritiers va susciter de l’émotion, et pour la suite, mon souhait est de continuer dans cette lignée. Depuis le lycée, j’ai essayé de me poser le moins de questions possible. Si je veux accomplir mes projets, c’est le moment.

Assia Hamdi

* Nous sommes tous des exceptions, chez Fayard, octobre 2014