Rire de tout et avec Dieu

AMBIANCE jeudi 12 février 2015

Par Alice Babin @BabinAlice

Au 157 de la rue d’un Saint, le 10 février 2015, on mélangea tout. Rue d’un Saint donc. D’un Saint Martin. On a parlé de Dieu, mais aussi d’humour. Et puis on a dessiné. Et tout ça sur une scène. Thème de la soirée donc : Rire avec Dieu. Dieu, dessin, humour ? Les mots-chocs. On pense Mahomet, on pense caricatures, on pense 7 janvier, on pense liberté.

En avril 2014, Eric Fottorino, ancien directeur de la publication du Monde, a lancé avec Laurent Greilsamer un journal hebdomadaire papier : Le 1. Une page, un sujet, une fois par semaine. Mais avec plusieurs points de vue. Ce soir, à la Maison de la Poésie, Le 1 organise une soirée pour rire avec Dieu. Et la maison affiche complet. Vieux, jeunes, multicolores, ils ont tous envie de savoir comment on fait, pour rire avec Dieu. Et que ce soit bien clair, pas rire de Dieu, mais avec lui.

C’est Atiq Rahimi qui va nous dire comment faire. Atiq Rahimi quitte Kaboul en Afghanistan en 1984, pendant la guerre. Aujourd’hui il est écrivain et réalise des documentaires à Paris. Sur scène, aux côtés de Fottorino, il boit un verre de vin rouge, dans un verre à pied, et il porte un chapeau ; un chapeau qui a sa petite histoire, qu’il racontera. Il tient un livre à la main. Ce livre est tout corné, surligné, grossit par des post-it verts qui s’envolent.

Ce livre, c’est Rire avec Dieu : Aphorismes et contes soufis. Il a été composé par Sayd Bahodine Majrouh en 1987, un an après son assassinat, à partir de vrais contes de maîtres soufis du XIe au XVe siècle. C’est le livre de chevet d’Atiq nous dit Eric Fottorino, et il ne sera pas mis en vente à la sortie. « Mais procurez-vous-le » nous demande Atiq Rahimi.

Atiq se met à lire, lentement, profondément : « J’ai pris les armes contre mon ego. Sans négocier avec lui le moindre cessez-le-feu ». Il lève la tête vers le public, en souriant. Ce n’est pas très drôle ça dit Fottorino… qui commence à s’inquiéter. On a promis de l’humour ! Alors Atiq poursuit : « Celui là, il est court, il est simple, mais vous allez voir ce qu’il est fort : Parais ce que tu es, ou sois ce que tu parais ». Puis il en lit un autre : « Il ne faut jamais demander son chemin, car on risquerait de ne pas s’égarer ». Difficile de comprendre où ils veulent en venir tous ces gens. Sur la scène à droite, il y a François Olislaeger qui est là aussi, tapi dans l’ombre. Il dessine en noir sur un cahier blanc éclairé par un spot, et ses dessins sont directement projetés sur la scène. Au fur et à mesure des discussions, des lectures, des petites fables, François dessine.

Atiq Rahimi nous parle de Majrouh. « C’était un bon vivant, il aimait bien boire lui aussi ! » Alors François Olislaeger dessine un livre caché dans une bouteille de vin rouge. « Les Afghans ils rient tout le temps, vous savez ! » ajoute-t-il. « Bon, on a beaucoup parlé des gens barbus ces derniers temps… » commence Atiq. Derrière, la main de François dessine : Croire en Dieu ? La barbe.

« Pour me protéger du dessus »

C’est bon. Le public qui vient pour rire avec Dieu commence à comprendre. En fait, Majrouh pourrait être considéré comme le plus grand poète afghan. Atiq dit que c’est un visionnaire. Tout au long de son œuvre, Majrouh n’aura cessé de mettre en garde contre l’ignorance, l’hystérie, la violence. Et ces aphorismes qui sont lus ce soir le montrent bien. Sur scène ce soir se rencontrent la religion, le dessin, le journalisme. Ils sont venus prendre l’apéro. Et ça marche. Ils rigolent bien. Ils fusionnent et donnent au public un peu d’espoir.

Venons-en au chapeau d’Atiq. Un jour à Kaboul, en voiture, le taxi lui demande : « Mais tu es juif ? » « Non. Je suis afghan » lui répond Atiq. « Alors pourquoi portes-tu le chapeau comme les juifs ? » insiste le taxi. Atiq sait que les juifs portent leur chapeau pour se rappeler qu’il y a quelqu’un, quelque chose au-dessus. Mais il répond au taxi, tout fier de sa réponse : « Pour me protéger du dessus ». Pour se protéger, pour combattre la violence avec finesse, avec humour. L’anthologie qu’Atiq lit, ses petites anecdotes, sont comme des contes. Qui veulent donner à voir un autre visage de l’islam.

Soufisme : Courant mystique et ascétique de l’islam, qui met l’accent sur l’expérience intérieure, l’initiation personnelle d’un disciple par un maître. Il s’est répandu dans le monde musulman malgré les oppositions du chiisme et du sunnisme. Les systèmes théologiques du soufisme ont tous en commun de faire une lecture allégorique du Coran.

Eric Fottorino demande : « Où en est le soufisme aujourd’hui ? ». Atiq :« La religion soufie ne parvient pas à faire entendre sa voix. » Eric Fottorino demande encore : « Comment le rire pourrait être amené dans ce monde musulman déchiré ?». Atiq : « Par une renaissance culturelle, comme pour la chrétienté à l’époque ».  « Le monde islamique a besoin de s’arrêter. Pas de s’arrêter sur les textes, mais de s’arrêter avant. De revenir aux textes mystiques qui ont fondé cette civilisation. Pour sortir de l’obscurantisme. »

Et pour toi François, demande Eric Fottorino, comment peut-on encore dessiner ? Comment dessine-t-on aujourd’hui ? « On dessine plus, encore et encore plus. Et mieux. Et il faudrait dessiner mieux encore ».

La morale de cette soirée, c’est qu’il faut apprendre, qu’il faut être curieux des travaux de nos pères pour comprendre les textes -mais pas seulement les textes,- que nous tenons entre les mains aujourd’hui. Qu’il faut prendre de la distance, jusqu’à pouvoir rire. Attention, pas « en » rire, non, pas pour se moquer. Mais pour rire « avec ».

Et puis, pour boucler la boucle, Baudelaire, dans l’Essence du rire, écrit : « Le rire est satanique, il est donc profondément humain. »

Alice Babin