Jean-Pierre Rosenczveig, juge pour « les gosses du tribunal »

AMBIANCE vendredi 3 avril 2015

Par Alice Babin @BabinAlice

Magistrat, ancien président du Tribunal pour enfants de Bobigny (93), l’un des plus importants de France, Jean-Pierre Rosenczveig ne s’est pas pour autant rangé de son combat. Il continue à porter la parole des enfants dans les médias, souhaite un vrai ministère de la jeunesse et croit au lien social. Portrait.

« Si la jeunesse est une préoccupation essentielle de ce pays il faut une traduction de cela dans la lecture gouvernementale » voilà ce que s’est fixé Jean-Pierre Rosenczveig il y a près de quarante ans : faire de la jeunesse une préoccupation centrale de la politique française ; en faire un réel objet de politique publique. À la veille de la fin de l’année scolaire, le 30 juin dernier, il a dû quitter sa fonction de vice-président du Tribunal de Grande Instance de Bobigny, et, à ce titre, du Tribunal pour Enfants. La cloche avait sonné pour lui, il avait atteint l’âge maximal de l’exercice de magistrat. Une carrière qui se clôt ? Un dossier qui se ferme ? Pas vraiment. Aujourd’hui, où en sommes-nous du dossier « jeunesse » en France ? Hoche, ligne 5 du métro parisien, il m’accueille chez lui. Rencontre avec un engagement.

Chez lui, on dit « enfant », et attention, pas « mineur ». Le mineur c’est celui qui travaille à la mine, ou bien c’est celui qui ne présente qu’un intérêt moindre. L’intérêt pour l’enfant, lui, il en a eu, et il en a toujours. Il s’est pris au jeu. Car à l’entendre, toute sa carrière n’est qu’un jeu, un jeu de dés, une suite de hasards. Il ne pouvait pas faire un métier assis, il avait une scoliose. Il ne pouvait pas faire face à une goutte de sang, il a donc dû rayer la case juge d’instruction. Il n’aimait pas les histoires de hiérarchie alors… En 1972, lorsqu’il commence, que reste-t-il ? Juge d’enfant. Une justice qu’il qualifie de « moderne », en opposition à la justice classique qui juge des faits, des actes. Au lendemain de 68, la justice qu’il entend mener vise la transformation, la réparation. « L’enfant, c’est une matière passionnante, derrière lui, il y a la famille, et la société toute entière ».

La veille de notre rencontre, l’ancien juge pour enfant a rangé son bureau. Comme un gosse qui joue au chercheur d’or dans sa chambre, il y a trouvé « dix classeurs gros comme ça » dit-il d’un air ahuri. « Je suis assez surpris de voir tout ce que j’ai pu écrire. J’ai passé ma vie professionnelle à militer, à prendre la voiture en courant pour aller à tel endroit, faire une intervention devant l‘Assemblée nationale, une intervention dans un colloque, un groupe de pression… ».

Opérations anti-été chaud

Au moins deux lois portent son nom, sa trace, et plusieurs dispositifs qu’il a mis en place sont encore à l’œuvre. À l’été 1982, et pendant 4 ans, il travaille au Cabinet du Secrétariat d’État chargé de la Famille. Pour apporter des réponses à « la flambée des banlieues » de 81 et à celles qui suivront, il invente les « opérations anti-été chaud ». Un dispositif qui permis à 20 000 jeunes des onze départements les plus chauds d’être pris en charge, de partir, de prendre des vacances de la misère ambiante. Cinq années plus tard, ces opérations « anti-été chaud » (ou «opérations prévention-été»), devenues aujourd’hui « VVV » (Ville-Vie-Vacances), embarquaient près de 800 000 jeunes. Une preuve selon lui, que le dispositif de loisir social est à la ramasse.

Car si l’oisiveté est la mère de tout les vices, que faire quand on est jeune, dans un quartier déjà mortifère en hiver, en plein été ? Si l’offre et l’intérêt pour ces jeunes existe entre ces heures de travail, entre 9h et 17h donc, que fait-on aux heures du reste de la vie, aux heures de la vie d’une jeunesse qui s’ennuie le soir, passé 17h, la nuit ? Que fait-on dans un quartier qui tourne en rond, en plein mois d’aout ? Ces questions, le juge pour enfant se les étaient posées.

Faire de la jeunesse, de l’enfant, une personne. C’était le fil rouge de Rosenczveig. Cela ne veut pas dire que cette jeunesse ne doit pas rendre de compte, loin de là bien sûr. Mais qu’elle doit être considérée, formée, traitée comme un citoyen, une personne, dotée d’esprit et de bon sens. Qui a des devoirs, et aussi des droits. On est donc loin de la proposition castratrice de Nicolas Sarkozy quant à l’appellation du métier : il aurait souhaité remplacer « juge pour enfant » par « juge pour mineur ». Non, l’enfant n’est pas mineur pour Jean-Pierre Rosenczveig.

Parlons un peu des appellations justement. Ce ne sont pas que des mots, on connait l’influence des mots sur notre manière d’aborder le réel. L’ancien plus grand magistrat de France me fait réaliser une chose : il n’existe pas à proprement parlé de ministère de l’Enfance en France. Il n’y a qu’un ministère de la famille. L’un des thèmes majeurs de Hollande pendant sa campagne, c’était la jeunesse. Résultat : « Il arrive au pouvoir et il nous fait un ministère de la Jeunesse et des Sports » qui arrive en 8e position dans l’ordre protocolaire.

Un sous, sous ministère en somme… « C’est une connerie politique » nous dit Rosenczveig. Au lendemain des « évènements de janvier » comme on les appelle, François Hollande affirme qu’une partie de la jeunesse de France est en grande difficulté. À ce moment, l’ancien juge pour enfants, dont l’opinion et la présence pèsent encore largement dans le débat public, suggère « à Taubira et aux autres » que le Premier ministre soit désigné comme ministre en charge de l’enfance, et même, permettez-lui de rêver, que ce ministère de la jeunesse devienne ministère d’État.

« Mais personne ne m’a écouté » regrette-t-il. Adapter le gouvernement, la politique, à son époque, aux enjeux majeurs de l’époque. Voilà ce qu’il manque à la jeunesse de France. Il rappelle qu’en 81, Mitterand créait un ministère du temps libre. Aujourd’hui, alors que le mouvement politique entame un travail de simplification sur tous les bords, un tel ministère nous ferait sourire. Mais Mitterand avait compris à l’époque qu’une grande partie du temps serait plus qu’un temps de travail, et que ce temps, il fallait l’occuper, l’encadrer, l’assumer. Il avait identifié des objets de politiques publiques. Il avait fait du loisir, du temps libre, un objet de politique publique.

« Je n’ai jamais rompu avec le bain de la justice »

La question que se pose aujourd’hui l’ancien magistrat, revient à se demander si François Hollande, et ceux qui lui succéderont, sont prêts à identifier l’enfance, la jeunesse comme un réel enjeu politique, une préoccupation centrale du pays ? Aujourd’hui, puisque la France ne l’écoute pas, Jean-Pierre Rosenczveig est parti s’engager sur d’autres fronts. « Je n’ai jamais rompu avec le bain de la justice » explique-t-il. Maintenant, il tente de mettre en place une politique de l’enfance aux côtés des ministères en Roumanie, en Côte d’Ivoire, en Algérie où les missions s’avèrent bien différentes selon les contextes.

Celui qui fut classé par la Revue Challenge parmi les 150 personnes les plus importantes de France : « une connerie journalistique » avoue-t-il en souriant, celui qui refusa la Légion d’honneur en 2000, est bien loin de s’arrêter. « À l’époque, c’était la gauche qui était au pouvoir. Je ne voulais pas me faire récompenser par des copains. Si Sarkozy me l’avait donné, là j’aurai accepté ! »

Ces derniers mois, l’ancien juge pour enfant valse entre des cours à la fac, des interventions à l’Unicef, il va de conférence en conférence, intervient dans des établissements scolaires, est membre des défenseurs des droits, anime des jeux, représente l’Uniopss (Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux), voyage entre la Roumanie et l’Algérie… « Ça ne peut pas se terminer parce qu’une décision administrative m’a rayé des cadres le 30 juin 2014. Je pète le feu ! » s’exclame-t-il. Boulimique ? En rigolant, il me dit frôler les 130 kilos.

Rencontrer Jean-Pierre Rosenczveig, c’est arrêter de sourire bêtement ou de se consterner quant à la décision du Conseil de l’Europe au sujet de la fessée. Parce qu’elle permet d’aborder la question de la violence, de l’autorité, et donc de la protection de l’enfant, même la fessée devient, symboliquement, un enjeu politique majeur. « On ne peut pas dire blanc, et faire gris » dit-il.

Rencontrer Jean-Pierre Rosenczveig c’est comprendre que ceux qu’il appelle « les gosses du tribunal » attendent le gouvernement au tournant. Mais pas qu’eux. La jeunesse entière l’attend. Et en a marre de l’isolement. Et la jeunesse, ce n’est pas seulement la jeunesse des quartiers comme on l’appelle. C’est tous ceux qui sont aussi oubliés, isolés : comme les 10 000 jeunes handicapés qui ne sont pas scolarisés. Pour l’ancien juge d’enfant, il faut s’engager à être plus que jamais présent, à renforcer la présence sociale. Par le service civique ? Il répond que pourquoi pas. Ça serait pour lui un excellent moyen de recréer un lien. Et pas n’importe quel lien, pas celui des policiers ; mais un lien social. Une présence humaine. Surtout maintenant. Avril-juin, c’est la période cruciale qui peut, qui doit, préparer un été serein.

Alice Babin

Les réactions des internautes

  1. samedi 4 avril 2015 19:44 Ch.bd

    Bravo et merci Alice, d'avoir largement entr'ouvert cette porte obstinément fermèe comme les yeux de nos dirigeants masquès d'oeillières depuis de si longues annèes. Je marche allëgrement sur mes bientôt 90 ans et je sais de quoi je parle. Mai 68 à libéré la force explosive de la jeunesse encore contrainte par des principes datant du 19ème siëcle. BRAVO... Le Service militaire â étè supprimé. Tant mieux, lui aussi relevait de principes largement dépassès (maniement des armes, respect aveugle d'une hièrarchie apparentèe â l'esclavagisme ...) MAIS... Comment peut on dètruire sans avoir dèjà en tête une solution de rechange et la reconstruction de cadres ayant pour vocation de dèvelopper, soutenir, orienter ( je ne dis pas diriger...) ces forces magiques contenues dans la jeunesse afin de les détourner des dérives auquelles nous avons assistè " impuissants " au fil des annèes ( et des législatures ). Nos dirigeants succèssifs sont obsèdés par l'Ecole. Certes ils n'ont pas tort et leurs recherches sont mèritoires. Mais le Savoir est quelque chose d'abstrait et une grande partie des jeunes n'est pas spontanément sensible à cette étude thèorique leur potentiel. Alors ils décrochent et ...on connaît la suite! Alors pourquoi prêter si peu d'attention aux activités périscolaires ? Quel est le jeu le plus populaire auprès de l'enfant â l'âge où il s'ouvre la conscience : le Légo! Quelle fierté d'avoir, en posant2 cubes l'un sur l'autre, rèussi à crèer un nouvel objet, et même à le dèmolir ensuite mais tout seul...l'apprentissage de la lecture/ècriture lui même consiste d'abord à créer: déposer côté à côté unB et un A, unP et un I c'est réaliser soi-même quelque chose qui fait sens ( avant que ne s'en mêlent les nébuleuses règles si eloignèes du sens pratique.a titre personnel, j'ai eu la chance, entre 11 et 14 ans, de frèquenter le scoutisme ( essor hors du cocon familial, valorisation personnelle, culture de l'effort, de la solidarité, de l'initiative, de la responsabilité, sens de la discipline librement consentie, du devoir, de l'honneur, conception d'un Idéal ( inscrit ou non dans un contexte religieux). Je demeure marquèe à jamais par cette expérience particulièrement structurante - bien qu'il ait étè de " bon ton" dans la société d'après guerre de railler et vilipender l'hèritage de Baden-Powell. Autre expérience personnelle : j'ai été amenèe par ma vie professionnelle à encadrer une école à horaires partagés à égalité entre les programmes scolaires normaux et un enseignement débouchant sur une pratique artistique particulièrement valorisante. Aucun rapport entre l'atmosphère régnant dans cette école et ce qui pouvait se passer ailleurs (à 70 ans passès d'anciens élèves en rèvent encore) l'expérience perdure toujours pour le plus grand profit des élèves et des mèlomanes... Ces jeunes n'ont ni décroché ni dèvié, non plus que tous ceux qui sont passés par des écoles de pompiers' des clubs sportifs oû l.apprentissage d'un métier manuel. Non ceux là n'étaient pas et ne se considèraient pas comme " mineurs " mais bien " responsables". Leur vie avait un sens,ils se sentaient valorisés en même temps que respectes par la société. De telles expériences, malheureusement encore pratiquées à une trop petite échelle, de tels témoignages fusent de partout.. Que faire pour qu'ils soient entendus, analysés, concrètisès?..... Alors, pour s'accrocher au seul ballon d'essai que nous offre l'actualité : OUI, mille fois oui à un service civique obligatoire, mais étudié, calibré, mûrement réfléchi et élabore par des compétences de " terrain ", au service d'un consensus â- politique sollicité par le gouvernement. Le redressement de la France ne se fera pas sans la puissance qu'incarne sa jeunesse. PS et pendant qu'on y est : serait-ce trop demander aux chaînes Télé de cesser de nous imposer les gueules des Mérad, Coulibali et autres Lubitz à chaque fois que le mot " terroriste" est prononcé? En ces temps où " passer à la télè est le réve suprême pour tant de désœuvrés, est ce meilleur exemple à leur proposer?
  2. samedi 4 avril 2015 01:07 BNB

    L'enfance d'aujourd'hui est la France de demain. Alors oui à un Ministère d'État consacré à la Jeunesse! Education, Sports, Loisirs, Santé, Justice, regroupés dans un même ministère qui coordonne tous les projets consacrés aux enfants, pourquoi pas ? Un nouveau défi pour Jean-Pierre Rosenczveig, qui semble avoir de l'énergie à revendre et une juste vision de l'enfance? Merci pour cette belle rencontre.
  3. vendredi 3 avril 2015 11:54 BC

    au sujet de la fessée ,je me demande s'il n'y a pas un problème de traduction ...... quand une mère de famille tape la main de son enfant parce qu'il touche à un objet pointu , après lui avoir recommandé de ne pas le saisir ,elle ne tape pas la main dans le but de faire mal mais de protéger l'enfant in fine ..... c'est un peu pareil pour la fessée , la tape sur les fesses n' a pas pour but de faire mal mais souvent d'arrêter un processus qui n'est plus maitrisé ...... tout le monde vous dira qu'il faut discuter , faire comprendre à l'enfant qu'il fait mal ,qu'il risque de se blesser ou de casser , qu'il ne faut pas envoyer le ballon sur les fleurs ou laisser le robinet ouvert en permanence par exemple mais cela ,c'est bien en théorie mais ,en pratique ,on va au plus simple .c'est à dire une tape sur la partie la plus rebondie du corps pour ne pas faire mal ........quand je parle de traduction ,je me demande si en anglais, ce qu'ils appellent fessée n'est pas un véritable châtiment corporel (qui fait mal et qui humilie ) et c'est peut être à ce titre qu'ils sont légitimement contre et qu'ils ont porté le débat au Conseil de l'Europe .......
  4. vendredi 3 avril 2015 10:53 Kahina

    S'il y avait plus de monde comme vous monsieur Jean-Pierre Rosenczveig, le monde s'en porterait mieux. Merci Alice pour cet excellent papier.