"Aléatoire", un malheureux hasard ?

C'EST CHAUD lundi 24 août 2015

Par Alice Babin @BabinAlice

À chaque jour sa phrase et donc à chaque jour… sa polémique. C’est la règle de notre époque où un mot tire plus vite que son ombre, et où les interviews politiques se transforment en machine à « créer du débat » ; ou plus simplement en machine à polémiquer.

La controverse du jour a été fraîchement prononcée ce matin par le Secrétaire d’État chargé des Transports, Alain Vidalies, lors d’une interview donnée par le journaliste Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1. «Vous savez, à chaque fois que l’on parle de fouille aléatoire, quelqu’un dit : “Oui, mais vous savez, ça risque d’être discriminatoire.” Eh bien écoutez, moi, je préfère qu’on discrimine, effectivement, pour être efficace, plutôt que de rester spectateur. »

En se levant pour ce face à face matinal, Alain Vidalies se doutait bien qu’il risquait de servir de plat de résistance. Mais il y est allé, car c’est l’exercice, c’est le jeu. À 8h19 donc, commence la très attendue interview politique de la matinale ; Thomas Sotto donne le top : « Messieurs c’est à vous ». En clair, le match peut commencer.

Le journaliste, s’il ouvre l’interview en grand gentleman remerciant le Secrétaire d’État d’être là, va parvenir en moins de dix minutes à mettre le feu aux poudres.

L’interview voulait en ce jour de grand retour évoquer les renforcements « concrets » mis en place afin d’assurer la sécurité des Français, notamment dans les gares ; et il y en a. Elle se sera finalement métamorphosée en éloge de la discrimination. En effet, à un peu plus d’une minute de jeu, alors qu’Alain Vidalies présente le renforcement de ce qui est appelé le « contrôle aléatoire » des bagages, Jean-Pierre Elkabbach tacle, trouvant bon de faire rebondir « aléatoire » sur « discriminatoire ». Le parallèle est simple, accrocheur, rime ! L’invité est parfaitement déstabilisé, si bien qu’il trébuche. À 8h21, la polémique du jour était toute trouvée.

En effet, une heure à peine après la sortie certes extrêmement maladroite du secrétaire d’État, les gros titres affluaient déjà, le citant : « Alain Vidalies “préfère qu’on discrimine pour être efficace”». Cette maladresse, cet abus de langage et la surexcitation qu’il entraîna en disent long sur le système de notre presse aujourd’hui, et ses conséquences sur la politique.

Sombrer dans la défiance

En moins de deux minutes Alain Vidalies n’avait plus aucune chance de s’en sortir, la fin de l’interview était déjà écrite. Un Secrétaire d’État historiquement à gauche, dans un gouvernement qui se présente comme de gauche, légitimant et encourageant les pratiques discriminatoires pour assurer une dite sécurité… Comment croire encore en la gauche, en la politique ? Mais aussi, comment faire encore de la politique si certains journalistes, (comme jean-Pierre Elkabbach dont les méthodes ont amené certains politiques à refuser d’être interviewés par ce dernier) passent chaque parole au peigne fin, à la recherche de la perle qui nourrira la sphère pour la journée.

Ces manigances altèrent la confiance, altèrent le débat public puisque plus rien n’ose être dit. Le politique, sur lequel plane la menace d’une polémique à chaque mot prononcé, est vite poussé à l’inaction. Ce contre quoi le Secrétaire d’État tente de résister ; puis qu’il ne veut pas “rester spectateur”.

Alain Vidalies a une formation en droit, et est membre du parti socialiste depuis 1993 ; année pourtant, où le PS perd la moitié de son électorat aux législatives. Ces élections donnèrent lieu à la deuxième période de cohabitation et sonnent le début du déficit de confiance dont souffre le PS. Déjà, il semble qu’on n’est plus sûr de rien.

tToute la journée, le compte Twitter du secrétaire d’État chargé des transports aura tenté de le rattraper, de le justifier. De démontrer que cette phrase, qui a fait le tour du web, cachait bien d’autres nuances que les journalistes n’ont pas mises en gras. Parmi ces nuances : le fait que ce “contrôle aléatoire” soit effectué par des professionnels qui « exercent leur mission avec éthique et grand sens des responsabilités ». Pour Alain Vidalies, le mot “aléatoire” ne rime pas si simplement avec “discriminatoire”, avec racisme, avec abus. Il dépend avant tout de la formation du personnel qui en est en charge : ainsi, il tweetait ce midi : « La réponse est notamment dans la formation des personnels, des professionnels qui travaillent à la sécurité dans les transports

Ce soir, certains médias nuançaient déjà leurs propos et revenaient sur leurs positions. Bien sûr, il faut attendre de voir comment ses mesures de contrôles seront concrètement, et réellement appliquées. Mais il convient, avant de crier “au loup”, de prendre le temps, et de ne pas nourrir grossièrement la sphère médiatique par des stratégies qui invitent à sombrer dans la défiance. Le mot “aléatoire” exprime exactement l’opposé de ce que Jean-Pierre Elkabbach a voulu faire dire au secrétaire d’État, puis qu’il désigne le hasard. Quitte à être précis avec les mots, soyons-le vraiment.

Alice Babin

Les réactions des internautes

  1. jeudi 27 août 2015 05:09 tof

    Le profil type du terroriste en France c'est d'origine nord africaine 20-40 ans, ça représente moins de 10 % de la population française et 75 % de ceux qui partent en Syrie. ça fait chier cette réalité non ?
  2. mercredi 26 août 2015 02:18 Joz

    Je ne vois pas en quoi une tenue, une dégaine dit qui tu es , ce que tu penses..... tu vois! Y en a marre un mec fait une connerie et c'est tous ceux qui lui ressemblent qui sont stigmatisés, discriminés, mis en prison!
  3. mardi 25 août 2015 22:11 robert

    Un control aleatoire sur des personnes ne peut etre vraiment aleatoire que s'il est effectue par des ordinateurs. Des qu'il est effectue par des etres humains, alors il sera obligatoirement plus ou moins discriminatoire. Par exemple je serais surpris si les agents verifiaient autant les enfants que les adultes, ou s'ils verifiaient pareillement hommes et femmes, jeunes ou tres vieux etc... Sauf a verifier tout le monde, on peut predire sans trop se tromper que les mecontents pour "discriminations" risquent d'etre nombreux dans les gares desormais.
  4. mardi 25 août 2015 13:36 Pascal

    Il prend quand sa retraite, Monsieur Elkabbach ?
    • mardi 25 août 2015 20:11 E F F I C A C I T E

      Tant que des polémiques de caniveau continuent à faire du 'dimat, faudra pas s'étonner que ce genre de choses se perpétue. Plutôt que d'avoir des journaux qui effectuent de longues et coûteuses enquêtes de fond, écrites qui plus est en un langage trop littéraire pour accrocher le consommateur moyen, on a des bisbilles créées de toutes pièces autour de dérapages saisis sur l'instant et qui remplacent le débat qui les a vus naître. Conclusion, c'est bien plus facile et bien moins cher que de polémiquer sur du vide, quitte à faciliter le dérapage, quitte a déraper volontairement pour être entendu.
  5. mardi 25 août 2015 11:10 D.CONAN

    CROISSEZ ET MULTIPLIEZ....
  6. mardi 25 août 2015 10:22 jps

    Deux articles sur une déclaration faite dans l'émotion post attentat. Mais aucun article sur l'attentat lui même ni sur les précédents attentats et leurs auteurs.
    • mardi 25 août 2015 21:18 Amélie

      Produire un article sur les attentats serait stigmatisant envers une partie de la population :-)
    • mardi 25 août 2015 13:39 Simone

      JPS ,L'article ci dessus est intéressant car il pose un regard objectif sur nos média . En revanche il est évident qu'une partie des blogueurs évitent de prendre en compte une réalité qui je pense leur fait extrêmement mal ; on dirait même qu'ils ferment volontairement les yeux sur les exactions ,les crimes commis par des individus qui se réclament de la même religion (pour certains naturellement ) et ils n'osent pas débattre de ce très grave problème ;comme si en ne le nommant pas ,il n'existerait pas et ne serait que virtuel .Ce déni de réalité est une source de malentendu voire pire dans le futur :on les voit se lever quand un acte contre une mosquée est commis (ce que toute personne raisonnable condamne )et faire l'autruche quand un islamiste veut répandre la terreur ou s'ils en parlent ,ils renvoient la cause des crimes à d'autres .Cette différence de comportement saute aux yeux des lecteurs , il faut qu'ils comprennent au plus vite que cela deviendra vite insupportable .
      • mercredi 26 août 2015 09:32 El_Guinness

        @Simone - Je vous cites : "comme si en ne le nommant pas ,il n'existerait pas et ne serait que virtuel ", Mais c'est tout a fait cela. Combien de fois dans mes amis de culture "orientale" (il faut calculer chaque mots écris car la classification de nazis ou de facho est vite appliquer sur le BB), j'ai entendu : Ma mère (père, frère etc etc) ne veux pas que je fasse xxxxx (fumer, sortir etc etc), mais comme je la(le) respecte je ne le fait pas devant elle (lui). Vous adapterez la phrase au besoin. Mais cette façon de penser résume ce qui vous dites, si je ne vois pas quelque chose c'est que cela n'existe pas, donc je peux sans aucun état d’âmes l'ignorer ...... Quelle belle philosophie de vie, c'est interdit mais comme je "respecte" les autres je ne le fait pas devant eux. Avec un tel mode de pensées, nous atteignons ici des sommet dans l'hypocrisie et le mauvaise foi.
        • vendredi 28 août 2015 09:40 eric de saint estève

          bonjour El-Guinness, "si je ne vois pas quelque chose c'est que cela n'existe pas, ", il faudrait interroger les notions "d'intérieur/extérieur" et aussi "d'honneur" qui sont plus que prégnantes....ainsi, il en est des homosexuels comme des mangeurs du ramadan, tant qu'ils ne "s'affichent" pas à l'extérieur, il est considéré que ces pratiques n'existent pas. Une remarque d'une intervenante sur un forum aussi m'avait beaucoup frappé, sur la différence de propreté des logements et de la rue dans les pays du Maghreb, et effectivement c'est quelque chose qui ne m'était pas venu à l'esprit, mais quand on y réfléchi un peu, il est vrai que les intérieurs sont fabuleusement propres et entretenus, alors que l'extérieur et la rue sont souvent "pas terrible" si l'on peut le dire comme cela, pour ne pas être offensant...et la notion d'honneur qui regroupe tellement de choses et d'interdit, mais qui est aussi la notion qui permet la commission d'actes irréversibles, quand il s'agit de crimes du même noms, est certainement une clé à ne pas omettre...je pense que ces notions sont à interroger quand on se demande comment cela se fait, qu'il soit plus simple de questionner l'islamophobie plutôt que les criminels qui commettent des horreurs, et de la facilité avec laquelle est toujours apporté l'argument selon lequel "cela n'a rien à voir"...terme qui rejoint ce que vous dîtes, puisque "ne pas à voir" est bien ce que vous décriviez...c'est il me semble, la façon de penser les choses, qui est différente du raisonnement que nous pouvons nous même avoir.
    • mardi 25 août 2015 13:27 E F F I C A C I T E

      Ce serait discriminatoire de faire remarquer la religion voire l'origine ethnique des auteurs des précédents attentats, alors fustigeons plutôt le caractère présumé discriminatoire des contrôles de police permettant d'empêcher les oppresseurs de finir sous les balles des victimes damnées de la terre...
  7. mardi 25 août 2015 09:17 Vassilisa

    Bondy Blog bien prompt à relever cette bourde et faire même deux articles. Et que proposez vous alors pour assurer la sécurité des passagers des trains? Les portiques et contrôles systématiques, trop compliqué, trop long, les contrôles ciblés, ah non! c'est discriminatoire. On ne peut plus rien dire, rien faire sans qu'une association soit scandalisée. Moi c'est l'état de notre société qui me scandalise. Vivre avec des gens qui détestent tellement notre pays qu'ils sont prêts à faire sauter un train, tuer des passants pour crier leur haine, ça me scandalise.
  8. lundi 24 août 2015 23:40 adnstep

    Alain Vidalies, élu de terrain, retourne de temps en temps dans sa circonscription. Et pour tâter l'atmosphère, il passe de temps en temps sa matinée au marché. Ce qu'il y a entendu ces derniers temps a du s'imprimer suffisamment dans son cerveau pour qu'il ne puisse contrôler son discours, en ce lundi matin pluvieux, et ce qu'il a entendu a fini par sortir. Vous devriez sortir de Bondy et vous promener de ci, de là, dans nos belles provinces. Vous y découvririez un pays à bout qui n'attend plus qu'une étincelle pour exploser. Ça va être sanglant.