Révoltes urbaines de 2005 : ma cité a craqué, rien n'a changé

C'EST CHAUD vendredi 25 septembre 2015

Par Alice Babin @BabinAlice

La librairie Le Genre Urbain, rue de Belleville à Paris, recevait ce jeudi 24 septembre au soir la revue Mouvements (éditions La Découverte) à l’occasion de son dernier numéro : Ma cité a craqué, dix ans après les révoltes urbaines de 2005. On y était. 

Une librairie pleine à craquer. Une surprise de taille pour Marie-Hélène Bacqué (professeure d’études urbaines) et Renaud Epstein (docteur en sociologie), qui ont contribué à la rédaction de ce numéro. Ils étaient là, micro en mains.

Ce soir, guidés par le libraire qui répartit la parole, ils vont tenter de donner la température des dix dernières années qui ont succédé ces émeutes urbaines, nommées et renommées tant de fois par des synonymes qui essayaient de rendre compte d’une détresse, d’une colère, d’une injustice profonde, qu’on ne sait plus finalement comment appeler.

9782707186768Ce numéro de la revue Mouvements veut observer et interroger les résultats de ces révoltes par un bilan, il interroge indirectement l’efficacité de cette crise. « 2005 n’a rien changé » déclare Renaud Epstein. « Trois semaines, deux morts ». Comparaison avec les émeutes de Los Angeles, en 1965 : en une semaine,  elles avaient fait trente-quatre morts.

J’ai alors cru à une sorte de mise en scène triviale qui jugerait cette crise des banlieues par le prisme du chiffre, du rendement. Ces 9 000 voitures brûlées, ces 200 millions euros de dégât, ces 3 000 personnes en garde-à-vue. Ces morts.

Mais rapidement, et bien heureusement, je comprends qu’il ne s’agira pas de faire quelque inventaire, mais bien d’évoquer les actions, les changements de cette « France qui flambe ». Ce soir, après leurs recherches de terrain et la rédaction de leurs articles, les intervenants sont fâchés, lassés face à cette question qui est grande, délicate et qui s’exprime grossièrement : à quoi a servi ce craquage des banlieues ? « À rien ». Silence dans le public, désespoir.

Mais tout dépend de quel côté l’on se place. « À rien », disent-ils, si l’on se place du côté des politiques, de l’Etat. « Ceux qui ont réussi en 2005, c’est la police. Elle a maintenu l’ordre, a protégé l’Etat, pas les gens. C’est elle qui a réussi. » Ainsi ce soir, deux forces se dessinent et vont se faire face. Deux forces qui reflètent la fracture de notre société : celle de la politique, du politique, de l’Etat français avec un grand « e », et celle des gens, la population, les citoyens, les associations. Les grands contre les petits en somme.

Pour Marie-Hélène Bacqué, « depuis 2005, ils ont fait du cosmétique, de la politique du cosmétique. » Pour la chercheuse, il n’y a pas eu d’actions menées en profondeur, l’Etat s’est attaqué à un symptôme, mais pas au fond. La politique du cosmétique, c’est celle qui consiste à maquiller la réalité. Par la rénovation urbaine par exemple. « Avant c’était moche, c’était craignos, maintenant c’est beau ». On pense à la nouvelle gare des Beaudottes, on pense à Clichy-sous-Bois, décrite par les média comme un « laboratoire urbain ». Les tours en béton ont été rasées, remplacées par de petites résidences modernes, et les habitants ont retrouvé les boîtes aux lettres qui avaient été démolies.

Les comparaisons avec les autres pays fusent, et un « c’est mieux ailleurs » est vite pensé. Aux émeutes de Los Angeles, ou à celles des quartiers anglais des années 1980, ont suivi de réelles réformes, comme une réforme radicale de la police anglaise visant à retrouver la confiance du public.

12039170_10153156876766179_4790828630604614407_oPar ailleurs, les intervenants sont outrés : aucun document officiel, aucune enquête n’a été commandée et établie par l’Etat, pour tenter de déterminer un programme concret sur l’après 2005. « C’est un cas unique » assure Renaud Epstein. On n’en a plus reparlé, ça n’avait jamais existé : ces trois semaines sont parties en fumées.

Au fil des ses rencontres avec des ministres de la ville, la chercheuse dit n’avoir jamais entendu parlé de mesures concrètes prises après ces émeutes. Comme s’il n’en avait rien été. « On fait face à un mur d’incompréhension ». Un tel bilan fait froid dans le dos. La population qui, entre octobre et novembre 2005, a choisi la révolte pour s’exprimer, parce qu’exclue de tout débat public, aurait été vaine ?

Le débat tourne, et voilà que l’on se place de l’autre côté : du côté des petits. Là, le bilan est nettement plus encourageant. Les révoltes ont fait réagir, les révoltes ont engagé. Le milieu associatif de certains quartiers devient un réel levier d’action, un réel lieu de dialogue, de lien social. Ainsi, le collectif ACLEFEU s’est donné comme objectif, au lendemain de ces révoltes, de faire remonter la parole des quartiers jusqu’aux institutions. ACLEFEU mettait en place, après un tour de France, un « cahier de doléances » qui donneraient les priorités : 11 thèmes se dessinèrent, dont l’emploi, les discriminations, le logement, la justice et la police.

Les chercheurs comptent sur ces associations, ces collectifs pour transformer durablement et non en surface. Afin de lutter contre les mises à l’écart des quartiers. Un processus important d’engagement, d’apprentissage est en cours depuis ces révoltes, grâce aux réseaux sociaux, et à ces structures qui n’attendent plus l’Etat au tournant.

La comparaison avec les pays anglophones revient, et l’on se demande pourquoi la France rame-t-elle autant en matière de social. En France, c’est l’Etat qui a « l’empowerment », le pouvoir. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les structures ont plus d’influence car il y a bien longtemps que l’Etat a délaissé la sphère publique. Voilà que l’Etat social français, si cher à l’Etat dit providence, deviendrait un frein à l’action sociale…

Le débat touche à sa fin, et des termes importants que l’on n’a plus l’habitude d’entendre font surface.
Un jeune homme au fond prend la parole : Puisque l’approche réformiste ne convint pas nos dirigeants, il souhaiterait mettre au centre l’histoire de la France. « Afin de confronter, plutôt que d’essayer de négocier ». « La lutte de nos grands-parents » dit-il, la bête noire coloniale, pèse encore dans les foyers et dans certains quartiers. Voilà un thème qui a effectivement bien disparu du débat public.

Une autre question, celle de la discrimination au travail vient alors que l’on évoque le bassin d’emploi qui se créé à la Plaine-Saint-Denis. Le développement qui est à l’oeuvre dans ces régions ne concerne pas les locaux. Une femme prend la parole. Ancienne élue d’Aubervilliers, elle a rendu sa carte au PS. Pour elle, bien plus que d’immobilisme social, de discrimination, il s’agit, encore et toujours, de lutte des classes. Un thème que la gauche a délaissé depuis bien longtemps. Un terme qui a disparu du débat public.

« La gauche n’est plus nulle part, ni hier en 2005, ni aujourd’hui avec les agriculteurs… ni demain ».

Alice Babin