Eric Fassin : « On s’étonne toujours que les violences explosent, mais on devrait plutôt s’étonner du contraire »

AMBIANCE mardi 20 octobre 2015

Par Tom Lanneau @TomLanneau93

DIX ANS APRES. Éric Fassin est sociologue et professeur à Paris-8 Vincennes-Saint-Denis, spécialiste des questions sexuelles et raciales, il revient sur 2005.

Bondy Blog : Doit-on qualifier « d’émeutes » les événements de 2005 ?

Eric Fassin : Il y a débat. Lorsqu’on dit « émeute », on suggère que ces événements n’auraient aucun sens. À l’inverse, si l’on parle de « révolte », on y voit presque un mouvement organisé. J’utilise plutôt le terme, purement descriptif, de « violences » : on est quelque part entre l’émeute aveugle et le soulèvement conscient. Il s’agit bien d’un événement politique, mais dont le sens politique et la forme se cherchent : cette « insurrection » est en quelque sorte pré ou protopolitique. Parler de « violences », c’est s’abstenir de trancher, pour garder à l’événement son incertitude et laisser ouverte l’interprétation. C’est tout l’enjeu d’une politique qui ne trouve pas à se dire politiquement. Ce que désignent ces violences, ce sont donc les obstacles, sociaux et politiques, qui empêchent la politisation.

Pouvez-vous nous parler des origines de ces violences ?

Quand les violences explosent, on s’étonne toujours. Mais on devrait plutôt s’étonner du contraire : comment se fait-il que ça n’explose pas davantage, plus souvent et plus fort ? Je pense toujours au titre célèbre de James Baldwin : « La prochaine fois, le feu »… Relégation, ségrégation, discrimination, les conditions objectives sont propices à l’explosion. La tension est là. Il suffit d’une allumette pour mettre le feu. Or cette allumette, ce sont souvent les rapports avec la police. Car pour ceux qui se soulèvent, la réalité quotidienne de l’État, c’est d’abord le monopole policier de la violence légitime. Bref, l’explosion, c’est la rencontre de logiques structurelles et d’événements conjoncturels, comme la mort de Zyed et Bouna. Il faut donc s’interroger : pourquoi les explosions sont-elles si rares ?

Est-ce que les choses ont changé pour les habitants des quartiers populaires depuis 2005 ? Quel bilan tirer de la politique de la ville ?

Qu’est-ce qu’une politique de la ville ? C’est une politique qui entérine, même si c’est pour l’atténuer, le partage entre deux France – celle des quartiers, des cités, des banlieues, et une autre, qu’on n’éprouve pas le besoin de nommer, parce qu’elle n’est pas constituée en « problème ». Car cette approche territoriale repose sur un fait social brutal : la ségrégation qui traduit dans l’espace la domination de race et de classe. Il ne suffit donc pas d’en penser le résultat, en partant des « quartiers sensibles » où se concentrent les difficultés ; pour comprendre le mécanisme qui produit cette relégation, il faut aussi prendre en compte des quartiers… insensibles.

Dans les quartiers populaires plus qu’ailleurs, la situation économique s’est aggravée ; mais la situation politique aussi. Le délitement de l’espace public en est un signe. En 2005, il y avait certes Nicolas Sarkozy ; mais aujourd’hui, le discours « décomplexé » s’est banalisé. Pire : il y a dix ans, on pouvait encore croire que l’alternance offrirait une alternative. Ce n’est plus le cas. Autrement dit, depuis que François Hollande est au pouvoir, on n’attend plus grand-chose de la politique – et en banlieue moins encore qu’ailleurs. Ceux qui se sont mobilisés pour voter contre Nicolas Sarkozy en 2007 ne le feront plus en 2017. Or c’était précisément l’enjeu de 2005 : les violences allaient-elles prendre forme politiquement ? On peut craindre que les dérives individuelles, qui débouchent parfois sur des attentats, ne soient le symptôme de l’impossibilité de donner un sens politique à la violence sociale tant subie qu’exercée : la colère cède le pas au ressentiment. C’est le défaut de politisation qui fait l’anomie.

Quelle situation attendre dans 10 ans en banlieue ?

J’imagine deux scénarios possibles. Le premier, ce serait un peu comme en 2005 : lorsque des violences éclateront, il y aura une prise de conscience de la « fracture sociale », qui est aussi une « fracture raciale ». À l’époque, le président de la République, Jacques Chirac, n’hésitait pas à parler du « poison des discriminations ». Il s’agissait pour lui de comprendre le sens de ce qui se passait, et pas seulement de le condamner. Au même moment, toutefois, Nicolas Sarkozy incarnait le second scénario : il parlait de « kärcher » ; loin de se vouloir compréhensif, il répétait sans cesse : « expliquer l’inexplicable, c’est s’apprêter à justifier l’injustifiable ». Comprendre serait faire preuve d’une indulgence dangereuse ; ce serait encourager la violence ! Ce sont donc deux lectures opposées : « la société française a des problèmes », ou bien à l’inverse : « les quartiers sont un problème »…

Aujourd’hui, les deux scénarios restent possibles. Mais il est difficile de rester optimiste. En particulier, la lutte contre les discriminations a disparu de l’agenda politique. Après la Halde, il y a certes un Défenseur des droits ; mais l’État ne s’en soucie guère. Bien sûr, les actions collectives devraient bientôt concerner aussi les discriminations : espérons-le, car ce serait une arme puissante. En tout cas, si demain il y a des violences dans les banlieues, je crains qu’on n’y voie des émeutes à réprimer, et non une révolte à entendre.

Est-ce que la droitisation de la scène politique française est le miroir de notre société ?

L’image du miroir est trompeuse. La vie publique n’est pas le miroir où se reflète la société. La preuve : la société est beaucoup plus diverse que la classe politique… En revanche, l’espace public contribue à produire la société dans laquelle nous vivons, parce qu’il fournit le vocabulaire à partir duquel nous interprétons le monde. La droitisation de la vie publique est donc une cause, plutôt qu’un effet. Si l’on entend tout le temps, dans les médias, les Zemmour, Onfray, Finkielkraut, qui viennent redoubler la dérive droitière des politiques, il n’est pas étonnant qu’on finisse par parler dans leurs termes – y compris pour leur répondre. Le débat public délimite une sorte de périmètre à l’intérieur duquel se déroulent nos échanges.

On le voit bien avec l’exemple l’islam. Il n’y a pas un « problème musulman » ; bien sûr, il y a des musulmans qui posent problème – comme il y a des juifs, des chrétiens, mais aussi des laïques qui posent problème (pensez à Riposte laïque). Mais « les musulmans » en tant que tels ne sont un problème que pour les islamophobes ! Pourtant, l’espace public est saturé de propos sur la « question de l’islam ». Nous nous sentons obligés, par exemple, de répondre à des questions telles que : « l’islam est-il compatible avec la démocratie ? » Or, même si nous répondons positivement, nous avons validé la question. Autrement dit, nous parlons de la « question de l’islam ». C’est vrai même pour les musulmans, à qui l’on enjoint de prendre position – et de prendre leurs distances : « pas en notre nom ! ». Pourtant, si l’on exigeait des juifs qu’ils se démarquent constamment des crimes de l’État d’Israël, on y verrait à bon droit une forme d’antisémitisme.

Comment avez-vous réagi aux propos de Nadine Morano concernant la « race blanche » ?

Le problème, à mon sens, ce n’est pas que Nadine Morano dise « race » ou « blanche » : après tout, moi aussi, j’utilise ces mots. Ce qui est raciste, c’est son argument : « la France est un pays de race blanche ». Autrement dit, c’est un problème d’idéologie, pas de vocabulaire. C’est donc une erreur de combattre le mot, au lieu de combattre la chose : aujourd’hui, les racistes parlent rarement de race ; ils préfèrent parler de culture. Songez aux propos de Manuel Valls sur les Roms et leur « vocation », qui lui ont valu d’être poursuivi en justice pour provocation à la haine raciale. En revanche, on peut être antiraciste et parler de « question raciale ». Je participe à un collectif, « Reprenons l’initiative contre les politiques de racialisation » : nous n’hésitons pas à parler de « politique de la race » pour caractériser ce que Manuel Valls qualifie d’« apartheid ».

Ceux qui, au Front de gauche, veulent supprimer le mot race de la législation, comme François Hollande proposait de le faire pour la Constitution, se trompent de combat. Ce vocabulaire ne serait pas interdit aux racistes ; mais les antiracistes, pour lutter contre les discriminations, ne pourraient plus s’appuyer sur la formule : « sans distinction de race ». On ferait mieux de s’inquiéter lorsque les tribunaux relaxent Éric Zemmour pour ses propos sur « les bandes de Tchétchènes, de Roms, de Kosovars, de Maghrébins, d’Africains qui dévalisent, violentent ou dépouillent », ou renoncent à condamner Manuel Valls lorsqu’il affirme que les Roms « ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation »… Ni l’un, ni l’autre ne parle de « race ». Et pourtant !

Certains médias ont critiqué l’absence de présence des « jeunes de banlieue » dans la manifestation républicaine du 11 janvier. Selon vous, le slogan « je suis Charlie » a-t-il divisé encore plus la société française ?

Sur la réalité empirique, je serai prudent : les manifestations avaient lieu en ville, pas en banlieue ; on ne sait donc pas trop si « les banlieusards » ont défilé, et lesquels. Et, au-delà du 11 janvier, je doute que « les jeunes de banlieue » manifestent souvent, sur quelque sujet que ce soit, à Paris ou ailleurs. Les classes populaires ne se reconnaissent plus forcément dans des formes d’expression politique traditionnelles, comme la manifestation (ou le vote !). Et c’est bien de cela qu’il s’agit, une fois encore : le recours à l’expression politique est inégalement partagé.

Que veut dire la sous-représentation éventuelle de cette catégorie de la population ?

Je crois qu’il faut distinguer l’événement (les attentats de janvier) de sa construction politique (« l’esprit du 11 janvier ») : la récupération, prévisible et confirmée, avait de quoi troubler. L’unanimisme apparent cachait mal la suspicion redoublée à l’encontre des Français « issus de l’immigration », noirs ou arabes. Le malaise de certains d’entre eux, on peut le partager, même si l’on n’est pas suspect comme eux en raison de sa religion, de son apparence ou de son origine : il n’y a pas besoin d’être un « jeune de banlieue » pour craindre que les beaux principes et la belle rhétorique, au nom de la République, ne redoublent les clivages sociaux, qui sont aujourd’hui en France, plus que jamais, racialisés.

Propos recueillis par Tom Lanneau.