« Pourquoi vous êtes aussi nombreux pour le président ? Il est en danger ? »

AMBIANCE mercredi 21 octobre 2015

Par Badroudine Said Abdallah ET Mehdi Meklat

Mardi 20 octobre, François Hollande s’est rendu à La Courneuve (93). Au programme d’une visite bien rodée : développement économique, emploi et innovation, lutte contre les discriminations, égalité des chances et un peu de chahut à l’extérieur.

Le tram avance doucement. Derrière la vitre, la pluie tombe en pointillés et les voitures s’agacent dans les embouteillages. Un feu rouge. Le tram stagne. Sur un terrain, une pelleteuse creuse et se débarrasse d’un tas d’ordures. Il y a des vêtements déchirés, autant de vies en lamelles de tissus, des détritus, des souvenirs volés par la grosse machine et qui les entassent avant de les noyer dans une grande poubelle. Ce sont les affaires des roms qui vivaient là et qui ont été dégagés, il y a quelques semaines. Et puis, le tram s’arrête enfin au six routes. François Hollande n’est pas loin. Il passe aujourd’hui par la Courneuve.

Comme souvent, il y a deux types d’accréditation pour les journalistes qui suivent un déplacement présidentiel : les chanceux et les autres. Dans le bus qui emmènent donc la dizaine de chanceux faire un tour à l’usine Paprec (première étape du Président à la Courneuve), l’attachée de presse met en garde comme à la garderie : « C’est immense cette usine, 5 hectares, donc ne vous éloignez pas trop et ne ratez pas le car quand il repart pour la suite de la visite ». Les portes s’ouvrent quand il se gare.

Il y a une petite délégation officielle qui attend là. Emmanuel Macron arrive le premier. Il discute avec Razzy Hammadi (député PS), prend une photo avec un employé qui attend de voir Hollande, salue Gilles Poux, le maire communiste de la ville, et son adjoint. Quand enfin il a le dos tourné, les deux se lâchent, le maire en tête : « La règle républicaine veut que je sois présent mais je n’y crois plus ». Son adjoint embraye : « Nous avons été prévenu vendredi du déplacement mais on s’interroge : pourquoi il vient ici à deux mois des élections régionales ? Vous savez, le candidat PS est Claude Bartolone ». Derrière, l’attachée de presse resserre les rangs : « On essaye de ne pas s’éparpiller, comme ça je ne vous perds pas ».

François Hollande sort de la voiture. Des poignées de mains à la volée. Des « bonjour -bonjour ». La bise à Marie-Georges Buffet qui éclate de rire aussi vite. « Ces déplacements n’ont aucun sens » dit-elle en suivant le mouvement. Elle reprend : « Derrière le paraître, il faut des actes et une politique de courage sinon les gens s’en rendent compte ». Avant de dresser un bilan sur ces dix dernières années passées : « Oui, des choses ont bougé. Certains bâtiments sont tombés, d’autres ont été rénovés, c’est bien. Mais il y a une telle dégradation sociale, une immense précarité ».

Le président se balade entre les blocs de papier recyclé : des factures déchiquetées, des mots d’amour, des programmes télé, des photos d’un autre temps. François Hollande, suivi par sa troupe de ministres, slalome. Myriam El Khomri a toujours le sourire et le pas d’un soldat : « Les habitants des quartiers ne sont pas des oisillons qui attendent la becquée ». Elle continue : « Les jeunes qui cherchent à créer des entreprises sont plus nombreux dans les quartiers et 1/3 sont demandeurs d’emploi, c’est pour répondre à leurs attentes que nous sommes là aujourd’hui ».

Le troupeau s’arrête enfin dans une salle. Le président : « Si j’ai décidé de venir ici, c’est qu’il y a 100 fois plus de salariés Paprec qu’il y a vingt ans ». Il est entouré de six employés bien choisis : ils sont habitants de la Seine-Saint-Denis, ils adorent leur entreprise et veulent que la vie continue telle qu’elle est. Leurs paroles peuvent paraître orientées, mais on veut y croire. Le président demande : Vous habitez où ? Vous pouvez donc rentrer chez vous à midi pour le déjeuner ? Vous faites quel métier ? Comment êtes-vous arrivé là ? Quelles études ? Les employés répondent. Tout le monde est content. Et Paprec est déjà loin derrière.

« Nous avons voté pour lui, il doit penser à nous »

De l’autre côté de la ville, un autre monde. les coeurs s’échauffent. Tous ces gens, tous ces regards qui errent sans se demander ce qui se passe. Des mères ou des pères de famille, qui se sont levés tôt pour travailler un jour de plus. D’autres qui n’avaient rien à faire ailleurs, alors ils ont décidé de rester plantés aux premières loges du spectacle. Et aussi, quelque part dans la foule, des travailleurs CGT en rage, armés de leur slogan sur des banderoles. C’est un monde à part, sur le côté, toujours contenu par les ultra-précautions de la police. Une dame du quartier : « Pourquoi vous êtes aussi nombreux pour le président ? Il est en danger ? »

Hollande arrive près de la Tour. Il doit se rendre à la pépinière d’entreprises pour présenter l’Agence France-Entrepreneurs. Quelques personnes bousculent le cortège. Certains crient, les caméras s’agrippent à ceux qui veulent se faire remarquer, on dit « DSK président », on dit « Hollande dégage » pour faire l’intéressant, les autres rigolent, BFM essaye de se faufiler, France 5 filme un gars surexcité qui a été « dix fois en prison ». Bousculade des petits jours. A côté, Malik n’est pas plus impressionné que ça. « Macron et Hollande, ce sont mes parents et moi qui payons leurs salaires ». Il pétille des yeux quand il lit les tweets qui parlent du lancement de l’Agence France-Entrepreneur. « Moi aussi je suis entrepreneur, tant mieux si on pense aux gens comme nous qui veulent réussir par eux-mêmes. Mais attention, on se casse beaucoup les dents ! » Tout fier, il sort de sa pochette la déclaration de création de son entreprise. Son K-bis à lui. Comme un premier diplôme.

A l’intérieur de la pépinière d’entreprises, François Hollande présente le projet France-Entrepreneurs. « C’est une agence qui pourra donner une chance de plus à ces créateurs qui n’ont pas les bons réseaux, les espaces, le suivi et qui doit multiplier par quatre les entreprises créées dans les quartiers », dit le Président. Et puis, il enchaîne : « Nous sommes 10 ans après la tragédie de Clichy. Nous voulions porter ce souvenir. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de construction et d’apaisement ». Il enchaîne les annonces. Tout le monde fait à peu près semblant d’écouter. Mais certains se réjouissent de le voir en vrai, pendus à leurs portables. « Nous avons voté pour lui, il doit penser à nous ».

Le cortège présidentiel quitte La Courneuve sous la pluie. En accéléré. Comme un chapiteau qui se dégonfle, la troupe de cirque s’en va, les policiers aux trousses. Il faut vite rejoindre le palais de l’Élysée pour louer « Nos quartiers ont du talent », un dispositif qui a permis à 20 000 jeunes de trouver du travail. Le cortège continue de tracer sa route sans avoir le temps de regarder les démarches minuscules, sur les trottoirs, qui sont au bout de leur journée. A l’Élysée, un conseiller du château passe et balaie le coin presse d’un regard. Une journaliste s’agrippe à lui, lui demande si ça ne fait pas trop tâche toutes ces images de Hollande chamboulé à La Courneuve. Il finit par dire : « C’est comme ça, c’est vivant. Mais en tout cas, le président s’y est rendu. Vous avez vu hein, on y était ». C’est finalement ce que tout le monde retiendra.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Crédit photo : Yoan Valat