Un café entre copains dans un 25m2, plutôt qu'en terrasse

AMBIANCE mercredi 18 novembre 2015

Par Tom Lanneau @TomLanneau93

Si la peur ne s’affiche pas forcèment sur les réseaux sociaux, dans la rue, le quotidien peine à reprendre le dessus.

Quelques minutes après les attentats, les SMS « tout va bien pour toi ?! » saturent nos portables. Cette prise de nouvelles n’est pas anodine : tout comme la majeure partie des victimes, mes amis et moi sommes jeunes et avons tous au moins pris un verre dans le XIème, avons tous assisté à un évènement sportif au Stade de France, avons tous été à un concert…

Le soir même, quatre de mes copains étaient dans les quartiers visés, dont une amie au Bataclan, qui a pu s’en sortir par miracle. Certains d’entre nous déclarent : « Si les terroristes veulent nous faire peur, après pleuré, alors il faut faire la fête et ne pas changer nos habitudes », quitte à payer 3€ un café à peine buvable sur une terrasse parisienne. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Le militantisme de clavier s’est rapidement activé : messages de solidarité et de « résistance », incrustation du drapeau tricolore sur Facebook, envolées lyriques en hommage aux victimes… Mais dans les rues, personne. Durant trois jours, de nombreux quartiers parisiens ont été abandonnés à une ambiance moralement mortifère.

Ceux qui se sont rendus à République peu après les tragiques évènements déplorent « un silence pesant », plus que solennel, qui semble être resté prisonnier entre le gris du bitume et celui du ciel. Seuls les journalistes, aussi nombreux que les personnes venues se recueillir, parlent à voix hautes, et demandent de ne pas passer devant la caméra pour « bien voir les fleurs ». Les cours du samedi et du lundi ont été annulés pour ma promo.

« C’est notre instinct de survie qui parle »

Malgré tout, mes camarades veulent se rassembler pour la minute de silence. Hors de question d’aller à République ou dans un quelconque lieu à Paris : il faut se réunir à 15 dans un 25m², « c’est notre instinct de survie qui parle » m’assure une amie. Peu après la minute de silence, la conversation porte sur l’incrustation du drapeau français à notre photo de profil Facebook. Notre hôte estime qu’il faut le mettre pour : « ne pas laisser notre bel emblème aux fachos ». De l’autre côté, certaines personnes se demandent si cet acte n’établit pas une hiérarchisation des morts : « tous les jours, le Nigéria, le Congo, la Lybie, le Pakistan vivent des drames qui font parfois plus de morts que ce qui s’est passé vendredi. Pourtant, on ne m’a jamais proposé d’incruster le drapeau congolais à mon profil ».

Une voix s’élève : « Comme pour “Je suis Charlie”, je refuse de prendre un symbole qui risque d’être pillé par des démarches politiciennes opportunistes et qui peut contribuer à un clivage accru entre ceux qui le reprennent, et les autres ». Rapidement, les regards se tournent vers le futur. Nous étudions la politique, après les attentats, que va-t-il se passer ? Une amie, conseillère municipale dans une ville du Val-de-Marne, raconte : « Après Charlie Hebdo, une dame m’a traité “sale Arabe”. On est le 16 novembre et je me suis déjà faite insulter deux fois et certains regards sont bien plus blessants que les paroles ».

Au sujet des mesures qui vont être prises par le gouvernement, un militant socialiste déplore : « suite au 7 janvier, le projet de loi sur le renseignement est passé. Alors quelles mesures liberticides vont être prises après le 13 novembre ? D’autant plus que maintenant, personne osera s’y opposer ». Arrivé à Rosny-sous-Bois, je discute avec des amis. Solidaires avec les victimes et leurs familles, ils craignent également une augmentation des actes islamophobes, et de la stigmatisation. Cependant, certains d’entre eux se demandent s’ils iront à une manifestation suite aux récents évènements : présents lors de la marche républicaine l’année précédente, les médias martelaient pourtant que « les jeunes de banlieue sont absents de la manifestation », constatation fausse et hasardeuse, faite sur la couleur de peau des marcheurs, et sur le nombre de capuches présentes dans la foule.

« Même quand on se bouge le cul, on nous ignore. Aujourd’hui l’enquête se tourne vers la Seine-Saint-Denis. Je suis arabe, j’habite en cité et je viens du 93. Tu crois vraiment que je vais trouver du travail ? En tout cas, on ne risque pas de voir apparaître un office du tourisme pour la Seine-Saint-Denis tout de suite » lâche-t-il en rigolant. Un membre de ma famille met quant à lui en avant le rôle que la politique a joué dans la fabrication de ces assassins endoctrinés : « Valls déclare “il existe un apartheid territorial, social et ethnique en France”». Mais à qui la faute ? T’as déjà vu des personnes socialement fragiles vouloir s’auto-ghettoïser ? Se mettre au ban de la société ? ».

Malgré ces attentats et les blessures qu’ils ont entraîné, de nombreuses ont repris le « Je suis Charlie » en « Je suis calme ». Réagir sous le coup de l’émotion, voilà qui pourrait s’avérer tout autant dramatique. Ne pas céder à la peur et à la stigmatisation, ne pas laisser les terroristes nous terroriser et nous diviser, diagnostiquer les racines du mal, trouver un remède ainsi que les moyens de l’administrer. Voici les lignes directrices qui nous permettrons de conclure par un « plus jamais ça » définitif.

Tom Lanneau

Les réactions des internautes

  1. jeudi 19 novembre 2015 12:05 Fco

    Ils ont tiré sur le Peuple. Le peuple c'est nous tous. Alors mes voisins heures du quartier, je les regarde droit dans les yeux avec un sourire confiant, car nous tous sommes le peuple, et nous nous protégerons les uns les autres, dans chaque rue, chaque quartier, chaque rame de métro.
    • jeudi 19 novembre 2015 19:42 Tartenpion94

      Vous avez un discours très sage et je suis en accord totale avec vous. Notre devise c'est Liberté, Egalité, FRATERNITE..... et c'est à nous tous de propager la fraternité, la paix.... pour contrecarrer les barbares sanguinaires.
  2. jeudi 19 novembre 2015 10:08 philippe pujade

    je suis daccord avec ce qui est dit, les reponses de la societe francaise ne sont pas du tout adaptees au malaise francais et aux attaques terroristes
  3. jeudi 19 novembre 2015 09:16 Ramsès

    Si l’on vous traite de sale Arabe, répondez que parmi les victimes du Bataclan, il y a eu aussi beaucoup d’Arabes. Il suffit de regarder les noms des morts.
    • jeudi 19 novembre 2015 19:47 Tartenpion94

      ! Ceux qui traite les autres de sale "arabe"," juif " ou autres sont des imbéciles et par leur attitude irresponsable ils contribuent à la division des français et de notre pays.
    • jeudi 19 novembre 2015 19:44 Tartenpion94

      Ceux qui traite les autres de sale arabe, juif ou a
  4. jeudi 19 novembre 2015 01:28 Mowgli

    C est la deuxième fois que je lis dans un journal de gauche que certains jeunes "de quartiers populaires" comparent le fait de mettre un drapeau français au fait de mettre ou pas, un autre drapeau , sur leur profil. J avoue être sidéré, puisque la différence , c est qu a priori ils Sont francais? Alors qu ils ne sont pas congolais. Ne se sentent donc ils pas plus francais que congolais ? Est ce a ce point ?
    • jeudi 19 novembre 2015 11:10 Guillaume Sauzedde

      Cher Mowgli, De nombreuses personnes qui ont mis le drapeau français comme image de profil l'ont fait non pas pour exprimer un quelconque patriotisme ou « identité nationale », mais pour exprimer leur solidarité à une France meurtrie. On ne cherche pas à dire « je suis français » ou « fier d'être français » (même si pour certains nous le sommes), on cherche à dire « je m'identifie à vous », « je suis de tout cœur avec vous ». C’est une symbolique forte : tout comme on a vu les ultras de l’Olympique de Marseille afficher « Je suis Paris » sans être parisiens et même en en étant les plus farouches adversaires, tout comme l’immense majorité de ceux qui ont affiché « Je suis Charlie » sans jamais avoir ouvert un Charlie hebdo et même parfois en étant en total désaccord avec les contenus de ce journal, tout comme j’ai moi-même affiché un drapeau ukrainien lors des évènements de la place Maïdan alors que tout ce que je connais de l’Ukraine c’est Sergueï Bubka, les tomates de Crimée et la centrale de Tchernobyl, aujourd’hui énormément de ces drapeaux français sont arborés sur les profils de personnes qui ne sont pas plus français que je ne suis ukrainien ou congolais. Ils sont espagnols, marocains, canadiens, slovènes, tunisiens, australiens et veulent nous exprimer leur soutien, et ça fait chaud au cœur. Mais moi-même, qui suis français et qui aime ce pays, ses paysages, sa culture, sa bonne bouffe et ses valeurs humanistes, j’ai quelques scrupules à arborer mon drapeau bleu-blanc-rouge alors que la veille de nos attentats les mêmes cinglés déclenchaient le même massacre au Liban sans que je ne voie fleurir des cèdres sur la toile ; que trois semaines avant Charlie les mêmes pourritures massacraient 150 gamins au Pakistan, dans leurs écoles, les tirant de leurs cachettes pour les assassiner de sang-froid, sans que je ne voie l’élan mondial que j’ai vu pour nos caricaturistes, sans voir nulle-part un seul drapeau Pakistanais. Quand ces sous-merdes puantes de Boko Haram rasent une ville entière et font près de 2000 morts (deux mille !!!) et que je ne vois pas la moindre considération dans l’œil de mon voisin parce que ça se passe quelque part en Afrique noire et que franchement là-bas c’est un peu la guerre tout le temps, c’est la vie, ainsi va le monde… tandis qu’un curé européen pris en otage, ou quelques occidentaux décapités devant les caméras, et c’est l’effroi dans tout l’occident… Cet effroi est normal et légitime, une seule vie humaine ainsi prise au nom de la dégénérescence et de l’obscurantisme c’est dégueulasse et insupportable. ET elle devrait l’être tout autant pour les gens qui meurent sous la même lame, la même folie meurtrière, partout ailleurs. Alors oui, cet étalage de drapeaux français me fait honte parfois, et je préfère ne pas y participer, par décence. Je ne juge pas ces gens qui nous soutiennent en se mettant bleu-blanc-rouge, je suis touché, mais je suis aussi profondément mal à l’aise et je ne participerai pas à ça. Je me sens aussi proche des victimes du World Trade Center que des personnes massacrées dans ce centre commercial au Kenya. Je me sens aussi proches des victimes des attentats de Madrid que des centaines de milliers de Syriens morts de la main des islamistes et du régime sanglant de Bachar El Assad, ou de ceux morts noyés en essayant de rejoindre nos côtes en fuyant la folie humaine, ou de ceux qui se font parquer dans des centres de rétention dans toute l’Europe, tabasser en voulant entrer en « Orbanie », ou malmener dans la jungle de Calais. Je suis français, parfois fier de l’être, parfois honteux de l’être aussi. Le sentiment d’appartenance à une nation, à un pays, ne doit pas être manichéen, sinon il devient une coquille vide sans cervelle et sans discernement. Et je suis fier, profondément fier que ces jeunes se posent de telles questions. Ils savent questionner ce qu’est être français. En cela, ils sont plus français qu’un patriote aveugle. Hommage à la jeunesse qui se questionne, qui ne s’endort pas, et qui résiste. Guillaume
      • vendredi 20 novembre 2015 00:33 UnAmiQuiVousVeutDuBien

        Vous avez raison, d’être honteux en refusant d'arborer le drapeau libanais (pakistanais, nigérien, ...) pour manifester votre solidarité avec les victimes de toutes nationalités injustement atteintes au Liban (au Pakistan, au Niger, ...). Mais vous avez tort, d’être honteux en acceptant d’arborer le drapeau français pour manifester votre solidarité avec les victimes de toutes nationalités injustement atteintes en France. Vous ne produirez jamais de la justice en ajoutant de l'injustice à l'injustice.
      • jeudi 19 novembre 2015 16:57 Indian resident

        Respect M. Guillaume.