« S’il y a encore une taxe, même 1 %, je préfère vendre et rester toute ma vie au chômage »

AMBIANCE mardi 19 janvier 2016

Par Alice Babin @BabinAlice

Invitée du prochain Bondy Blog Café, Nathalie Kosciusko-Morizet, députée et présidente du groupe Les Républicains au conseil de Paris, avait proposé, en décembre dernier, de taxer le commerce halal pour financer les lieux de culte.

Interviewée par RTL en décembre dernier, après les attentats, la députée avait émis une idée : taxer à hauteur de 1 % les produits halal, dans le but de permettre à un dit « Islam de France » de « s’autofinancer » et rompre, ainsi, avec des financements étrangers. « Il y a des mesures simples à prendre. Vous avez un marché du halal, c’est 6 milliards d’euros par an. Pourquoi est-ce qu’on ne lève pas une taxe sur le marché du halal ? » avait donc proposé l’ancienne numéro 2 du parti Les Républicains. Anouar Kbibech, le président du CFCM (Conseil français du culte musulman) avait, le jour même, salué cette proposition. « Une très bonne idée » selon lui.

Comme tant d’autres, Lahcen Bahmad fait partie de ce marché à « 6 milliards ». Depuis plus de dix ans, il tient une petite boucherie Halal dans le XIe arrondissement de Paris. Pour lui, le rapprochement est trop vite fait. Des mauvaises interprétations… encore. « Avec les taxes, le remboursement du crédit de la boutique, je paye déjà 3200 € tous les mois. Elle en veut encore la dame ? ». La dame, c’est Nathalie Kosciusko-Morizet, que monsieur Bahmad ne connait pas. Lahcen Bahmad n’a en fait jamais entendu parler de cette histoire de taxe.

« Je ne regarde jamais la télé, je ne veux pas de tout ça ». Rapide brief, il tend l’oreille en continuant à gratter son plan de travail. L’explication terminée, sa réaction est immédiate. Il se braque : « S’il y a encore une taxe, même 1 %, je préfère vendre et rester toute ma vie au chômage ». Une réponse glaçante, menaçante, d’un boucher parisien à qui l’on demande de financer le culte musulman par une taxe. Il doit y avoir un malentendu. Ou même plusieurs.

C’est vendredi, et pourtant monsieur Bahmad me fait remarquer qu’il est là, derrière ses viandes, qu’il travaille depuis ce matin. Il n’est donc pas allé prier à la mosquée qui fait pourtant l’angle, juste à côté. « Parce que je suis libre, on est libres » se défend-il simplement. « Je n’y vais presque jamais à la mosquée. Il est où le rapport avec le halal ? », demande-t-il. Cette histoire le dépasse.

« C’est pas une politique de gauche ça… »

La viande halal que vend Lahcen Bahmad vient de Rungis. « Comme toutes les autres viandes » insiste-t-il. Comme tous les autres bouchers donc, Lahcen Bahmad se rend à Rugis deux à trois fois par semaine, selon les besoins de sa clientèle. « Je fais entre 300 et 500 € de chiffres d’affaires par jour. Et elle parle encore d’une taxe ? Moi j’ai mes enfants à penser. C’est tout ce à quoi je pense, je veux qu’ils étudient ». Il regrette son travail de styliste, du temps où il travaillait en Tunisie. « Comme les ateliers fermaient tous ici, j’ai dû arrêter ».

Malgré son hostilité à l’égard du politique, Lahcen voit très bien où cette proposition veut en venir. Le financement, parfois étranger, du culte musulman serait l’une des causes du terrorisme et de la radicalisation. Nathalie Kosciusko-Morizet proposerait donc de répondre à ces menaces par un financement plus direct du culte, imposé sur la viande halal. Viande, religion, terrorisme ? Fausse route totale. Pour ce boucher, la viande halal n’a pas de rapport avec la religion. « Le halal, c’est juste une manière de tuer la bête. On l’égorge pour que le sang sorte, pour que les maladies, les bactéries sortent. » Autrement, la bête est tuée au pistolet, et le sang stagne. Cette consommation dite halal, c’est à dire permise par les textes, Lahcen y voit donc avant tout « une technique ».

Pour Lahcen Bahmad, le problème est avant tout politique, non religieux. « C’est Hollande, c’est la France qui nous a poussé à ça » regrette le boucher. « Ça » ce sont les attentats. De Charlie Hebdo, de l’Hyper Casher, du Bataclan, du Stade de France, du Carillon, de La Belle Équipe…

« Les interventions en Syrie, en Libye, en Irak… la vente d’arme et de pétrole ! C’est pas de la religion ça. C’est de la politique » s’exclame-t-il. « Si la France frappe, ils frappent en retour ». Ce boucher de quartier est désolé, dépité face à tant d’absurdité. « Au lieu de vivre en paix, on se tue pour du pétrole, pour rien. Mais on va où maintenant ? ». Il évoque les enfants qui meurent dans des barques : « C’est pas une politique de gauche ça… ».

Lahcen Bahmad raconte avoir étudié le coran, à l’école. Les terroristes, en majorité français, sont pour lui « des jeunes que la France et les parents ont lâchés », « des jeunes qui prennent trois mots d’un coran qu’ils n’ont jamais lu, et les détournent ». Il poursuit : « Souvent drogués, perdus depuis leur enfance », ces jeunes sont pour lui « déjà morts dans leur cœur avant même de se faire sauter ». On est loin des histoires de taxe. À la fin, Lahcen lâche enfin son éponge et se retourne, calme. Il a un dernier message à faire passer à celle qu’il ne connaissait pas une heure plus tôt. « Dis à la dame que tout le monde souffre, et que ce n’est pas les bouchers qui vont payer. » Il fait plus froid que jamais dans cette boucherie.

Alice Babin