Edouard Louis : « Il y a une urgence à parler de la violence »

AMBIANCE jeudi 4 février 2016

Par Alice Babin @BabinAlice

Après en avoir fini avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis signe à 23 ans son deuxième roman, Histoire de la violence. Une oeuvre puissante, dans laquelle il déshabille la violence du bien-pensant ambiant.

« Bonjour Alice, on pourrait se voir au café qui s’appelle Artefact. Amitiés. E ». Le rendez-vous est fixé, 14 heures. Édouard Louis n’est pas en retard, il est pile à l’heure. Jean foncé, Nike aux pieds, sweat gravé NYC, Édouard Louis a laissé derrière lui son habit d’avant. Un jogging Airness qu’il évoque successivement dans son premier livre En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014), et dans sa toute nouvelle Histoire de la violence (Seuil, 2016).

Depuis cette dernière parution, le jour du premier anniversaire des attentats de Charlie Hebdo, Édouard Louis est reçu dans les matinales, invité sur les plateaux télé, va de lectures en lectures, certains journaux lui consacrent deux, voire trois pages. Invité de La Grande Librairie (France 5) début janvier, face au nonagénaire Jean d’Ormesson, le présentateur François Busnel nomme l’œuvre d’Édouard Louis « l’une des plus passionnantes à suivre dans les années à venir ». Sensations garanties, en effet.

Se serrer la main ou se faire la bise ? Dire « vous », ou dire « tu » ? Mettre les formes ou y aller, simplement ? Après tout, nous avons le même âge. Il commande un jus de pomme et nous sert deux verres d’une eau sophistiquée, citronnée. « La lecture c’est un truc de fille » lui disait son père quand il était petit. Résultat, Édouard Louis dit ouvrir son premier livre à l’âge de 17 ans. Il fait aujourd’hui de l’écriture, de son écriture, un acte d’insurrection.

« Monsieur Louis »

Édouard Louis est né deux fois. Une fois Eddy Bellegueule, dans un village populaire picard jamais nommé dans ses livres. Un village de 1402 habitants où le vote Front national a atteint, aux dernières élections régionales, plus de 52 %. Un village où, différent de ses camarades, il vivait un enfer et se faisait traiter de « pédale ».

Puis une deuxième fois, vingt-et-un ans plus tard, assis à une table d’un café parisien. Ce jour-là, la chrysalide craque et Eddy devient « Édouard ». On a ensuite décidé que le nom de famille Bellegueule serait remplacé par « Louis », personnage principal de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, et deuxième prénom de l’un de ses meilleurs amis. Un nom-de-famille-d’ami. Il osa. Édouard Louis est la preuve bien vivante d’une métamorphose sidérante. Fascinante. Très touchante. Bouleversante en fait. De son état civil à son accent du nord, en passant par ses chaussettes aujourd’hui étoilées, il semblerait que chaque molécule de son être ait muté, ait pris un autre chemin que celui auquel, toute son enfance, il craignait être destiné. Il raconte l’ivresse et la joie qui l’emplit chaque fois que son médecin l’appelle « monsieur Louis ». « Il y a une sorte de joie à s’inventer soi-même, à choisir ce qu’on est ».

« Je regardais les mollards figés sur ma veste, pensant qu’ils m’avaient épargné en crachant là plutôt que sur mon visage. Et puis le grand aux cheveux roux m’a dit “Bouffe les mollards pédale”. J’ai souri, encore, comme toujours. Non pas que je pensais qu’ils me faisaient une blague, mais j’espérais, en souriant, renverser la situation et n’en faire qu’une plaisanterie. Il a répété : “Bouffe les mollards pédale, dépêche-toi”. J’ai refusé — je ne le faisais pas d’habitude, je ne l’avais quasiment jamais fait, mais je ne voulais pas bouffer les mollards, j’aurais vomi. J’ai dit que je ne voulais pas. L’un m’a attrapé le bras, l’autre la tête. Ils ont plaqué mon visage sur les mollards, ils ont exigé “Lèche, pédale, lèche”. J’ai sorti lentement ma langue et j’ai léché les crachats dont l’odeur colonisait ma bouche. À chaque coup de langue, ils m’encourageaient d’une voix douce, paternelle (les mains qui tenait ma tête avec force) “C’est bien continue, vas-y c’est bien”. J’ai continué à lécher la veste, tandis qu’ils me l’ordonnaient, jusqu’à ce que les mollards aient disparu. Ils sont partis. » Extrait d’En finir avec Eddy Bellegueule

Oui, c’est dégoûtant. On plisse les yeux, on grimace, on saute le paragraphe. On se dit que là « c’est trop », que « ça va trop loin ». Gênés, trop bien pensants, on hésite même à fermer le livre en se demandant ce qu’il cherche, Édouard Louis, avec ses phrases à rallonge, ses mots crus, dont on s’entend dire qu’ils sont « vulgaires ». L’écriture d’Édouard Louis est en fait à l’image d’un combat, qu’il semble avoir fait sien : « Il faut trouver un langage qui dise la vérité. Un langage qui arrête de mentir » explique-t-il. Son écriture et sa démarche sont violentes, mais parce que la vie l’est.

Cette impudeur, qui fait la marque de fabrique de ses romans et que certains lui reprochent, permet de faire parler un sentiment étouffé dans un dit « intime » : celui de la peur, omniprésente dans Histoire de la violence. « En fait la peur c’est un sentiment très présent dans la vie des gens, au quotidien » dit-il. Il pense alors aux noirs dans ces États-Unis raciste, aux femmes qui se promènent seules dans la rue et craignent de se faire agresser, aux migrants de Calais qui ont peur de se faire attraper… « Je suis toujours frappé par toute la violence du monde social ».

La réduction au silence des classes populaires

Par ses mots, Édouard Louis veut faire sortir des souffrances alors réduites au silence. Et ses lecteurs l’en remercient. Dire les mots donc. Et les mots justes. Pour cela, Édouard Louis ne parle pas de « pauvres » mais de « classes ». Il ne parle pas de « minorités », mais « d’exclus ». Des mots qu’il considère « justes » et qui ont pourtant disparu du discours public et politique. Faute de représentation, faute de cran.

« La plupart du temps, les gens qui parlent des classes populaires ne viennent pas des classes populaires. Parce que précisément, à part dans des cas particuliers, elles sont dépossédées de toute parole publique. Et c’est d’ailleurs un des fondements de l’exclusion : la réduction au silence ». C’est ce sentiment d’absence, ce silence politique, qui ont fait naître chez Édouard Louis l’envie et le besoin d’écrire sur ce qu’il appelle aujourd’hui « le monde populaire de mon enfance », trop peu et de toute façon trop mal représenté d’après lui : « Que ce soit en art, en littérature, en politique, quand on parle des classes populaires, – ce qu’on ne fait pas souvent – il y a toujours deux positions : la position de droite, méprisante, dégoûtante. “Ah les pauvres, les classes incultes, dangereuses…” Et de l’autre côté, il y a une sorte d’alternative qui est souvent pour moi un racisme de classe inversé, avec un discours dans lequel on va parler de gens “authentiques, vrais, simples. Les bons vivants…” Et ça c’est un autre type de mépris, de condescendance. »

Écrire sur ces vies-là, ces vies exclues. Écrire sur leur peur, leurs espoirs et leurs désespoirs, pour échapper à ces deux alternatives, à ces deux systèmes de domination. Mais écrire sur ces vies-là, aussi, peut-être, pour anéantir le discours du Front national qui se présente comme étant le seul interlocuteur de ces classes oubliées. Un rêve de gosse qui se dessine, discrètement, et qui essayerait d’éclaircir la couleur bleue marine du vote maternel. Édouard Louis raconte qu’il entendait souvent sa mère dire : « On ne parle jamais de nous, nous les p’tits ». Le « on » qu’elle disait, ça devait sûrement être les politiques, et sûrement les politiques de gauche, qu’Édouard Louis tient pour responsables du vote FN.

Une volonté de devenir autre chose

Aujourd’hui, quand Édouard Louis revient chez sa mère, elle s’obstine à l’appeler Eddy et lui dit qu’il s’habille « comme un ministre ». « Tu veux nous humilier » lui dit-elle. La transformation ne se fait pas pour tous et l’écart se creuse. « Aujourd’hui, je représente la domination sociale pour elle » explique l’auteur.

Édouard Louis le sait, l’écrit et le dit : à un moment de sa vie, il aurait pu choisir de devenir voleur, de devenir violent. Il aurait pu continuer à passer ses soirées sous l’abribus de son village. Devenir balayeur comme son père, ou aller travailler à l’usine. Et que l’alcool l’emporte ! Mais il a dévié, il s’est déporté, et est aujourd’hui écrivain et diplômé de sociologie à l’ENS (École normale supérieure). « Je crois fondamentalement qu’à un moment donné, dans nos vies, on est à un carrefour de plusieurs possibilités d’être, de devenir. » Il pense à cet exemple très extrême et radical : Amedy Coulibaly, le terroriste de l’hyper casher. « À un moment donné, il faisait des vidéos qui dénonçaient les conditions de vie en prison. Il aurait pu soit devenir ce qu’il est devenu, soit devenir un militant, engagé. Il avait même voulu rencontrer Sarkozy pour qu’il l’aide. Il y a eu une volonté d’être autre chose. » Ce jour-là, lorsque Amedy Coulibaly a serré la main de Nicolas Sarkozy, l’ancien président s’apprêtait à rendre visite à des entreprises qui favorisaient l’embauche des jeunes…

Pourquoi parfois cela prend, et pourquoi d’autres fois ça loupe ? Et quel loupé… Pour Édouard Louis : « C’est à la politique, aux gens qui ont du pouvoir de créer des structures pour que le basculement se fasse ». À l’écouter, on perçoit un « c’est possible » un « on pourrait éviter ça ». Ça, ces vies loupées, ces vies brisées, explosées. À travers ses livres, ses lectures, ses interventions, Édouard Louis se met à nu, et se donne à la science. À la science sociale et politique. Oui son cri est lourd, violent, mais il est urgent et arrive à point. « Il y a une urgence à parler de la violence », dit-il. Une urgence.

Alice Babin