« On pousse les pauvres à quitter Molenbeek, mais pour aller où ? »

AMBIANCE vendredi 19 février 2016

Par Sabrina Mondélice

SEMAINE SPÉCIALE BRUXELLES. Nawal est photographe, elle a grandi à Molenbeek-Saint-Jean et à travers une promenade, elle livre ses sentiments sur les changements qu’elle voit s’opérer dans son ancien quartier.

Elle n’hésite pas lorsqu’on lui propose une interview sur Molenbeek-Saint-Jean, avec ses cheveux bouclés aux reflets rouges et son regard perçant, elle trouve là une bonne occasion de faire entendre sa voix. C’est à la sortie de la station Comte de Flandre qu’elle me donne rendez-vous en début d’après-midi, il fait froid, mais le soleil brille, et ses rayons s’éparpillent sur la place communale. Elle c’est Nawal, jeune bruxelloise de 23 ans qui a grandi à Molenbeek, elle avoue avoir une histoire un peu particulière : « mon père est né dans Les Marolles [quartier populaire de Bruxelles], puis il est venu vivre à Molenbeek. Ma mère quant à elle est arrivée du Maroc quand elle était petite ».

Molenbeek, elle connaît bien, et elle y a passé beaucoup de temps et même si ses parents ont acheté ailleurs, le reste de sa famille et ses amis y habitent toujours. Alors, lorsqu’elle a entendu dans la presse après les attentats du 13 novembre que sa ville était qualifiée de « terreau du terrorisme », elle a eu « mal au cœur » car selon la photographe, « il est difficile de faire la distinction entre la réalité et ce que disent les médias, pour les gens qui ne connaissent pas cette ville ». Elle fait un lien entre la misère sociale, qu’on a laissée se développer et la drogue qui gangrène le quartier Ribaucourt. « Ça fait 20 ans que c’est comme ça et il n’y a pas eu de changement. Beaucoup de gens ont critiqué la politique de Moureaux, [l’ancien Bourgmestre PS de la commune], qui était quelqu’un de soi-disant laxiste, mais quand vous parlez avec des jeunes d’ici, ils vous disent que c’était quelqu’un qui allait leur parler » confie-t-elle. Nawal doit faire allusion à la réputation de ce quartier connu comme étant un haut lieu de vente des drogues dures. En 2006 déjà, des riverains protestaient contre le trafic de drogue, et s’agaçaient de voir la consommation de stupéfiants s’afficher en plein jour.

La gentricifation déguisée en mixité sociale

La balade se poursuit et Nawal nous emmène au Space, son centre culturel favori en passant par le canal qui pour elle est le symbole d’un phénomène qui est en marche dans sa ville d’origine, la gentrification. « Ici se situe une séparation, un schisme entre le haut de Molenbeek et le bas ». Pour mieux comprendre, il suffit de regarder aux alentours. De part et d’autre du quai des Charbonnages, de petites maisons en briques rouges assez cosy contrastent avec les habitations vues près de la place communale. À première vue la gentrification peut avoir des côtés positifs, bâtiments réhabilités et rénovés, personnes aisées attirées et mixité sociale dans les quartiers populaires. Mais peut-on encore parler de mixité sociale lorsque ce sont les riches que l’on amène chez les pauvres, et non l’inverse ? Clairement non, et pour cause si environ 40 % du budget d’un ménage à Bruxelles est consacré au logement (site de la mairie de Bruxelles), cela se fait aux dépens d’autres dépenses comme la santé, l’éducation ou les loisirs. Ce qui crée d’autres formes d’exclusion.

Cet écran de fumée masque le fait que le tissu socio-économique se dégrade et se contenter de ces arguments simplistes résumant la gentrification en une arme magique créant une homogénéisation sociale équivaut à taire le rapport de force qui s’exerce en silence entre les classes populaires, chassées par des loyers de plus en plus chers, et ceux qui peuvent acheter. Selon La Direction générale Statistique – Statistics Belgium le revenu annuel par habitant dans cette commune est d’environ 9 844 euros, soit 40,9 % de moins que la moyenne nationale. Pour un appartement au bord du canal, avec 2 chambres et une surface de 111 m2, comptez 387 000 € et pour un duplex avec 4 chambres et une surface de 169 à 179 m2 il faut compter entre 557 000 € et 647 000 €. Et pour un 90 m2 dans le même quartier en location, il faut compter en moyenne 700 € de loyer.

Alors qui peut se payer ces maisons le long du canal ? Certainement pas le Molenbeekois lambda. Cet embourgeoisement a tendance à agacer Nawal, « je trouve cela injuste. On pousse les pauvres à quitter leur quartier, mais pour aller où ? On ne sait pas. Pour moi, c’est un des problèmes de Molenbeek, c’est une chouette ville, mais on n’investit pas pour les gens pauvres, on investit pour les gens qui ont les moyens. Finalement les pauvres vont partir d’ici, pour laisser la place aux bobos. Et ça va creuser encore plus l’écart qu’il y a entre les plus pauvres et les plus riches. »

Sabrina Mondélice