Molenbeek, stigmatisée par le terrorisme

AMBIANCE dimanche 28 février 2016

Par Sabrina Mondélice

SEMAINE SPÉCIALE BRUXELLES. Après les attentats du 13 novembre, Molenbeek a été présentée comme étant la plaque tournante du terrorisme en Europe. Mais les filières de recrutement djihadistes  ne sont pas  l’affaire d’une seule commune mais celle d’un pays voire de l’Europe tout entière.

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Atelier Vidéo au Centre des Cultures et de la Cohésion sociale

Comme tous les mercredis, au Centre des Cultures et de la Cohésion sociale de Molenbeek-Saint-Jean, Zukéïna*, Yassine, Magda* et Maya se réunissent pour participer à leur atelier photo-vidéo. Cette génération vient ici profiter des offres culturelles et rencontrer des personnes qui partagent les mêmes passions artistiques qu’eux. Originaires de Molenbeek ou des communes avoisinantes, ces étudiants reprochent souvent aux médias de dresser un tableau sombre et incomplet de leur commune et plus largement de la Belgique. Zukéïna, 21 ans regrette que son quartier qu’elle qualifie de « cosmopolite et riche culturellement » soit aussi mal jugée par les journaux : « Les attentats de Paris on changé la vision que les gens ont de cet endroit  […]  maintenant quand on pense à la Belgique, on pense à Bruxelles, puis directement à Molenbeek, c’est pas vraiment quelque chose de positif. Les journalistes nous ont imposé une image de Molenbeek ».  La sociologue Corinne Torrekens, auteure du livre L’ Islam à Bruxelles va plus loin : « Les médias partent du principe que ce qui se passe est spécifique à Molenbeek, c’est une erreur d’analyse. Molenbeek est un territoire qui combine un certains nombre de difficultés socio-économiques, on en vient à stigmatiser un territoire qui tente de redresser la barre depuis plusieurs années. Vue de l’extérieur Molenbeek devient le nouveau Bronx des années 80. Les gens ont peur ».

Molenbeek, une fabrique à terroristes ?

À première vue on pourrait croire que cette commune est un lieu propice au discours radical. Mais ce n’est pas la seule concernée rappelle la spécialiste de l’Islam en Belgique : « Aujourd’hui l’enquête démontre très clairement les liens entre plusieurs territoires. Certes il y a eu des perquisitions à Molenbeek, mais aussi à Etterbeek, Anderlech et dans d’autres communes de l’agglomération bruxelloise. La problématique n’est pas molenbeekoise, ni bruxelloise, ni belge, elle est européenne. Les radicaux ont des contacts entre eux, qu’ils soient situés à Molenbeek, à Paris ou à Madrid, c’est donc une approche européenne qu’il faut avoir ». Pour mémoire, avant que Molenbeek soit sous les feux de la rampe, il y a eu Anvers et sa filière de recrutement djihadiste démantelée. Le lundi 29 septembre 2014 s’est tenu un des plus gros procès en matière de terrorisme qu’ait jamais connu la Belgique. La filière anversoise jugée avait produit une grande partie des combattants belges partis en Syrie. Puis en novembre 2014, il y eut Vilevord où le Belge Abdelmajid Gharmaoui, alors âgé de 28 ans, décapita un soldat des autorités syriennes. « La population musulmane est concentrée à 90% dans cinq communes de Bruxelles alors qu’il y en a dix-neuf. On voit bien là le phénomène de concentration. À Bruxelles, il y a quatre communes (Molenbeek, Schaerbeek, Bruxelles ville et Anderlech) qui ont un chargé de projet dédié à la question de la radicalisation, financés par le pouvoir fédéral, ce n’est donc pas un phénomène molenbeekois » commente la sociologue.

Tout territoire peut être concerné

Corinne Torrekens insiste sur le fait qu’il ne faut pas se focaliser sur une commune, car n’importe quelle région ou quartier présentant certaines caractéristiques comme l’injustice sociale peuvent favoriser le radicalisme. Loin du misérabilisme social, l’experte préfère avancer d’autres arguments pour expliquer la radicalisation. Tout d’abord, il y a le facteur de type identitaire : « Ce n’est pas le trop d’identité [lié au communautarisme] qui est en cause mais l’absence d’identité ou les ruptures identitaires ». Autres éléments à prendre en compte, les difficultés familiales particulières, les facteurs socio-économiques et la fragilité psychologique. « Une personne qui est plus sensible à l’injustice ou qui a un passé de délinquant sera plus enclin à se radicaliser. Le délinquant voit là un moyen de se racheter une conduite, une rédemption ».

Terrorisme : doit-on blâmer l’Islam ?

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Corinne Torrekens est sociologue et spécialiste de l’islam en Belgique.

Beaucoup de terroristes se revendiquent musulmans et n’ont aucune honte à utiliser cette religion à des fins violentes. Or il est important de souligner que la mouvance salafiste fréquemment invoquée, qui défend une lecture rigoriste de la charia, a des objectifs différents selon les courants. Les spécialistes distinguent trois branches qui sont le salafisme quiétiste, le salafisme réformiste, ou politique, notamment inspiré des Frères Musulmans en Egypte et le salafisme révolutionnaire (minoritaire) qui constitue la mouvance djihadiste dont il est ici question. Corinne Torrekens voit à travers ces actes violents un projet plus politique que religieux : « c’est assez évident qu’il y a une volonté de déstabilisation des sociétés. L’Islam est ici utilisé à des fins terroristes. Pour moi la radicalisation violente de type islamiste est un projet politique. C’est à dire qu’il s’agit de mettre en ouvre une société islamique, d’accéder au pouvoir et d’exercer le pouvoir ». Puis elle ajoute : « les recruteurs ont conscience de ces enjeux politiques alors que les recrutés sont convaincus d’être de bons musulmans et d’aller tout droit au paradis. C’est cette interprétation des textes religieux qu’on leur a fourni ». Comme dans une secte, les recrutés sont séduits par le discours contestataire de ce courant. Les gens se laissent entraîner par des promesses de bonheur éternel, leur univers est déconstruit jusqu’à la rupture totale. Mais il faut comprendre « que si ces jeunes ne font pas la mauvaise rencontre, ils ne développeraient pas cette idéologie » rappelle Corinne.

Sabrina Mondélice

*Certains prénoms ont été modifiés