« On pourrait essayer de se parler »

AMBIANCE mercredi 8 juin 2016

Par Alice Babin @BabinAlice

© João Victor Novelletto Bolan

Le Théâtre de la Poudrerie à Sevran (93) a dû faire avec les moyens du bord. En troquant le rideau en velours contre une porte d’appartement, il réconcilie finalement les habitants avec l’art de la scène et replace le dialogue et l’échange au centre du spectacle.

Au départ, Valérie Suner et Alain Grasset avait proposé au maire de Sevran de créer un théâtre dans le parc de la Poudrerie. L’idée : mettre les habitants au cœur du projet artistique en les faisant participer et avoir un espace, un grand espace. Cinq ans plus tard, le Théâtre de la Poudrerie n’a toujours pas de théâtre. D’ailleurs, il n’y a pas de théâtre à Sevran. Tant pis ? Tant mieux. Car si le théâtre n’est pas venu jusqu’à eux, ils ont frappé plus fort encore : en amenant le théâtre chez les gens, gratuitement.

© Lily Herman

Hôtes d’Alain Dzukam, Clichy-sous-Bois (93). © Lily Herman

Dans ce théâtre sans théâtre, la majorité masculine des Ribes, Braunschweig, Mourrat, Quesne, Demarcy-Mota, Pham, Meyer et autres Archambault directeurs de théâtres franciliens sont des habitants. Ils vivent Sevran, Tremblay, Aulnay, Le Blanc-Mesnil, et transforment le temps d’une représentation, leur salon en un théâtre. « Moi j’allais beaucoup à l’Opéra Comique avant, mais là j’ai laissé tomber, c’est trop cher. » Elle, c’est Micheline, la doyenne du quartier du Chêne Pointu, à Clichy-sous-Bois. Ce samedi après-midi, Micheline est invitée chez Alain Dzukam pour assister à la représentation d’ « Apéro Polar », une pièce mise en scène par Didier Ruiz et jouée par Nathalie Bitan et Laurent Lévy.

Nathalie Bitan et Laurent Lévy, Apéro Polar. © Lily Herman

Nathalie Bitan et Laurent Lévy, Apéro Polar. © Lily Herman

Trop long, trop classique ou trop cher, que celui qui ose passer la soirée assis sur un siège en velours grinçant quand le tout Paris appelle à être debout lève la main. Et en plein état d’urgence en plus… Non, vraiment, ce ne serait pas sérieux. Aujourd’hui, plus de 80% de la population française ne pousse jamais la porte des théâtres. Et ceux qui résistent, se surprennent bien souvent à rêver de l’entracte. À la Poudrerie, il est loin le temps où le public subissait son spectacle. Cette année, les habitants des huit villes de l’agglomération « Paris terres d’envol » ont reçu plus de 240 représentations à domicile. Certains même en redemandent.

« On traite les gens comme des citoyens, pas comme un public » explique Valérie Suner, directrice du Théâtre. Comprendre que la relation ne se fait pas à sens unique. En plus d’accueillir la pièce chez eux, les habitants aussi participent. À la fin de chaque représentation, les hôtes, leurs invités et les comédiens échangent, discutent. Il est loin, là aussi, le temps où les comédiens disparaissaient timidement en coulisses.

© João Victor Novelletto Bolan

© João Victor Novelletto Bolan

Les invités se serrent dans le canapé d’Alain qui annonce : « Bon, et bien je crois que c’est complet ». Ils sont douze, assis en face d’une grande table avec deux micros. La cousine Juliette arrive tout droit du Sénégal pour les vacances et sa mère est en visite à Paris pour la première fois de sa vie. Distribution du programme ; tout le monde coupe son téléphone. On tire les rideaux mais il fait grand jour alors le soleil perce. Silence dans le salon. Dehors, les scooters défilent et on entend les enfants du 4e monter et descendre. Ils fêtent un anniversaire. Bébé est pris d’un hoquet. Le spectacle peut commencer.

Laurent Lévy chez Alain Dzukan, Lily Herman©

Laurent Lévy chez Alain Dzukan, Lily Herman©

« Apéro Polar », c’est l’histoire d’une enquête policière sur deux suicides à Dieppe qui finit dans un lit. Le spectacle a été adapté au théâtre de salon car aujourd’hui les comédiens jouent deux fois trente minutes avec une pause beignets maison au milieu alors que d’habitude, la pièce dure deux heures. Nathalie Bitan, la comédienne, explique que grosso modo le théâtre à domicile c’est comme faire un bon gâteau : « Il faut juste de bons ingrédients. Pas besoin de plateau en argent ».

Il est 19h. Le spectacle est terminé et les enfants reviennent de leur anniversaire. Alain remercie le Théâtre et déclare : « Normalement ce sont les sultans ou François Hollande qui reçoivent les pièces chez eux… Aujourd’hui, c’était moi  ! ». « On a toujours navigué au milieu des dealers, de la ‘radicalisation’. Mais depuis les attentats tous les projecteurs se sont braqués sur Sevran ». Valérie Suner dit « braqués » parce que les caméras qui rasent les murs de Sevran ces derniers mois sont brandies comme une arme dans la ville gangrénée par sa mauvaise réputation. « Oui c’est le bordel mais il y a aussi plein de gens qui se démènent dans les quartiers, plein de voix qui tentent de s’élever ! Et merde, écoutez-les, aidez-les et aidez-nous à les aider ». Deux jours avant la représentation, Melika Badreddine avait voulu tout annuler. Ses invités ne seront pas assez nombreux, et elle, avait peur de ne pas être à la hauteur. Finalement, après une séance d’apaisement téléphonique, elle nous ouvre les portes de sa colocation de trentenaires dans le quartier des Trèfles, à Sevran. Le quartier dont les journaux n’ont jamais vanté les rosiers en fleurs et les drôles de maisons à colombages.

© Joao

© João Victor Novelletto Bolan

La jeune directrice du théâtre de ce soir est sur son 31 et a encore les cheveux mouillés lorsque ses invités arrivent. Les comédiens, avec le metteur en scène, sont sur place depuis plusieurs heures pour préparer « la scène ». Dans la cuisine s’amoncèlent tartes, gâteaux et boissons. C’est à la suite d’une représentation chez Noémie que Melika a elle aussi eu envie de recevoir une pièce chez elle. « Par contre je voulais quelque chose de sérieux, où il puisse y avoir du débat et un message derrière. Je ne voulais pas du superficiel ». Elle sera servie. Vincent Brunol, qui assiste à la mise en scène, insiste sur la qualité des spectacles à domicile : « Amener le théâtre en banlieue c’est faire du théâtre de qualité joué par des professionnels. Pas un théâtre de guignols ». Lutter, donc, contre la tendance ambiante qui consiste à penser la culture en banlieue comme un vaste centre aéré.

La pièce va commencer, on prend place.

Les parisiens de l’équipe du spectacle ne le disent pas mais ils le pensent tous : « Elle est drôlement chouette cette maison avec le jardin derrière. Barbecue, balançoire, deux chiens qui jouent… C’est ça la banlieue, c’est ça Sevran ? ». Banlieue… Ô, banlieue, objet de tous les fantasmes.

© Lily Herman

Le Chêne Pointu, Clichy-sous-Bois (93). © Lily Herman

« Il était une fois, une petite soldate américaine… » La petite soldate américaine est une pièce écrite par Jean-Michel Rabeux dans laquelle il raconte l’histoire qui avait fait la Une des journaux il y a dix ans : celle de Lynndie England, soldate américaine qui avait torturé des soldats irakiens dans la prison d’Abou Ghraib. Pendant la pièce, on est si proches des comédiens qu’on voit les yeux de la Petite Soldate se noyer dans l’émotion. Noir, Fin, et les onze invités applaudissent pendant qu’une larme coule sur sa joue.

© João Victor Novelletto Bolan

© João Victor Novelletto Bolan

Ce qu’ils viennent chercher en venant jouer chez les gens, les comédiens ? Eram Sobhani répond : « En attendant de mourir, on pourrait essayer de se rencontrer, de se parler un peu. Non ? »

Alice Babin

Plus d’infos sur le programme : http://www.theatredelapoudrerie.fr/