"On est militantes, on n'est pas du genre à subir"

AMBIANCE mercredi 14 septembre 2016

Par Rouguyata Sall @rouguyata

Une centaine de personnes s’est donné rendez-vous à la mairie de Bobigny mardi 13 septembre pour soutenir les féministes de l’association Femmes Solidaires 93 menacées d’une expulsion du local qu’elles occupent depuis 2001, sans qu’aucun dialogue n’ait été établi avec la mairie.

Bénéficiaires, soutiens politiques et associatifs, les soutiens étaient nombreux à Bobigny, des soutiens surtout féminins. Après le rassemblement à la mairie, une dizaine de bénévoles rejoint le local de l’avenue Édouard Vaillant. Mission presque réussie pour les bénévoles et militantes entrées dans la mairie pour remettre un courrier à Djafar Hammoum, adjoint au maire, faute d’avoir pu rencontrer Stéphane Paoli, maire UDI depuis les élections de 2014. La manifestation est terminée mais par leur combat : conserver leur local qu’elles doivent libérer le 15 septembre, suite à un courrier de la municipalité du 24 mai qui ne précise pas le motif de cette expulsion.

Alors les féministes s’activent. L’une s’affaire à l’accrochage de la banderole “NON à l’expulsion sur la devanture“, aidée d’un des deux seuls hommes aperçus au local. D’autres rédigent le communiqué de presse. Un troisième groupe bosse au sous-sol : mise en carton des trésors de l’association, les archives de 70 ans de fonctionnement. “On va tout remonter au siège national. Il faut garder l’histoire. Même si on compte bien rester ici, on ne sait pas ce qui va se passer”, explique Jeannette, dont l’âge commence par un 7. Elle brave les fortes chaleurs de l’été indien sous son tee-shirt rose.

“Il ne nous a donné aucune raison”

Femmes solidaires est un mouvement féministe, laïque, d’éducation populaire, via une association nationale créée à l’initiative du Parti communiste en 1944, sous la Résistance, pour défendre les droits des femmes. Il se décline en sections départementales comme celle de Bobigny et en comités locaux.

La date du départ approche, mais ces femmes en ont décidé autrement. Aller ailleurs ? Non, tant que le dialogue ne sera pas établi avec la mairie. “Il ne nous a donné aucune raison. C’est un total mépris. On est militantes, on n’est pas du genre à subir. Ce qu’on fait ne plait pas au maire ? Avant – avec la précédente équipe municipale PCF – ça se passait mieux, notre convention annuelle a toujours été renouvelée. Avec ce maire, notre subvention municipale a été diminuée de moitié”, explique Jeannette.

Alors elles ont lancé une pétition – qui a recueilli 601 signatures le 13 septembre -, ont live-twitté leur rassemblement, qui a failli ne pas avoir lieu car elles ne pensaient pas que c’était nécessaire de demander une autorisation pour une si petite manifestation. On leur a finalement accordé une heure, même s’il faut en théorie envoyer la demande au plus tard trois jours avant la manifestation.

Comités locaux sans local

Martine est venue de Clichy-sous-Bois, sa ville, où elle dirige le comité local Clichy-Montfermeil. Cette sexagénaire est hyper active dans cette association, depuis sa retraite il y a dix ans. Là-bas, elle n’a pas de local, comme de nombreux comités locaux du département. Alors pour elle, c’est important de garder ce local à Bobigny, pour se réunir avec les quelques bénévoles de son comité mais surtout avec l’ensemble des Femmes solidaires du 93.

Pour Jeannette, l’association, c’est un peu une histoire de famille, qui continue aujourd’hui avec sa fille, actuelle présidente de l’association : “Ma mère était déjà militante à Femmes solidaires. Moi j’ai commencé à Saint-Nazaire, ça fait plus de 50 ans. Quand j’étais petite, j’allais porter le Journal de l’association qui s’appelait Union des femmes françaises à l’époque. Aujourd’hui, j’interviens beaucoup à Stains et La Courneuve, sur l’initiative de Marie-Georges Buffet, autour du statut autonome des femmes migrantes, avec l’association Afrika 93. On aide par exemple des femmes qui sont venues par le regroupement familial, qui souhaitent se séparer de leur mari mais qui ont des problèmes de papiers si elles ne sont pas là depuis assez longtemps”.

Martine, 66 ans, est fière que certaines des femmes qu’elle a accompagnées soient devenues militantes, aient pu trouver du travail ou se séparer de leur mari violent. Elles gardent le lien avec quelques-unes, n’a plus de nouvelles d’autres, qui reprennent une vie normale ici, ou rentrent dans leurs pays. Elles oublient certains visages : “Parfois, je croise des femmes qui me disent, “tu ne te souviens pas de moi ? Tu m’as aidée”. Mais je ne me peux pas me souvenir de toutes les femmes que j’ai rencontrées en dix ans. L’association, c’est une grande partie de ma vie”. Elle reçoit un mail d’une inconnue : “Bonjour, X m’a donné votre mail. Est-ce qu’on pourrait fixer un rendez-vous. Mon cas est urgent”, sans plus de détails.

Les cas urgents, elles en a connu. Martine se remémore une intervention auprès d’un GRETA (établissement public de formation continue pour les adultes), où une femme, qu’elle a accompagnée pendant cinq ans, a décidé de se battre dès qu’elle a entendu Martine prononcer qu’un “rapport forcé, c’est un viol, même si c’est votre mari”. Martine fait aussi des interventions dans des lycées professionnels, où il y a beaucoup à faire “tant ces garçons ont une mauvaise image de la femme”. Elle est aussi déjà intervenue à la paroisse. Elle tient occasionnellement une permanence d’écoute dans un centre social, faute de local. Elle y reçoit des femmes grâce au bouche-à-oreille, au PMI (protection maternelle et infantile) ou par les centres sociaux. Elle oriente ensuite ces femmes vers les services ou personnes adéquats, comme le service de la mairie dédié aux violences faites aux femmes, les avocats ou les services logement.

Les bénévoles féministes vont même jusqu’à accompagner les femmes victimes de violence porter plainte au commissariat. Certaines tombent face à un mur, pour les femmes sans-papier, celles qui n’ont pas de certificat médical qui atteste de leur agression, ou tout simplement parce qu’elles n’habitent pas la commune. Le local a Bobigny sert alors de lieu d’échange autour de la grande table de la salle de réunion, pour rappeler la loi et donner de la force dans l’accompagnement. Il sert aussi à préparer toutes les manifestations. “Et puis il y a la pièce du fond, pour recevoir confidentiellement pour les cas les plus compliqués, parfois avec l’avocate Anne Jonquet qui est aussi élue municipale dans l’opposition. Dans d’autres espaces de Femmes Solidaires, les femmes victimes de violence peuvent aussi s’exprimer, pour raconter leur douloureuse histoire. Comme à Arcueil, où les Djiboutiennes ont pu faire leur grève de la faim pour dénoncer les viols et les violences dont elles et d’autres sont victimes dans leur pays”, raconte Jeannette.

Une campagne contre l’excision lancée entre ces murs

Une de leurs plus belles campagnes est aussi liée à l’Afrique : la lutte contre l’excision dans un village éthiopien, par des campagnes de marrainage de petites filles : “En devenant marraine, on donnait de l’argent en échange de quoi la petite fille devait aller à l’école et ne serait pas exciser. Là-bas, les exciseuses sont devenues des accoucheuses, grâce au collectif Femmes Solidaires 93 qui a été moteur dans cette campagne”. Ce local, il sert donc aussi à préparer les grandes campagnes, à se réunir, à se former, à s’échanger des conseils, à s’entraider.

IMG_0323La municipalité UDI n’a pas répondu à nos sollicitations. Elle indiquait au mois d’août à nos confrères du Parisien que ces femmes occupaient “un grand espace peu utilisé” et qu’elles n’ouvraient que “deux demi-journées par semaine au public”. Martine répond que le rideau baissé ne veut pas spécialement dire que c’est fermé, quand l’unique salariée est seule, quand elles sont en réunion, quand elles discutent autour des cinq valeurs fondatrices de l’association : laïcité, mixité, égalité pour les droits des femmes, la paix et la liberté. Elles débattent sur l’adhésion à l’association aujourd’hui impossible pour les femmes voilées qu’elles accompagnent et défendent, mais dont elles contestent le port du voile qui “n’est pas un signe émancipateur”. Autre thématique, l’adhésion des hommes, qui les soutiennent pour prendre des photos ou accrocher les bannières sur le local, mais qui n’ont à ce jour pas le droit d’adhésion non plus. Jeannette ajoute que dans ce local, elles font témoigner des femmes et que ça alimente leurs combats, “mais ça, ça ne se voit pas toujours sur les murs”.

Alors ce local, elles veulent le garder même si elles sont conscientes de l’immense espace dont elles bénéficient. “Nous ne sommes pas non plus logées gratuitement. Et puis on a fait des travaux, on a refait les sols, on a repeint les murs”, rappelle Jeannette. “Il y a la loi d’août 2014 pour l’égalité réelle entre les hommes et les femmes ! Le maire va à l’encontre de cette politique”, rappelle-t-elle. Cette loi oblige l’État et les collectivités à mettre en œuvre une politique d’égalité entre les hommes et les femmes, qui comporte notamment des actions de prévention et de protection permettant de lutter contre les violences faites aux femmes et les atteintes à leur dignité.

Fortes de leur première incursion dans la mairie, elles ne vont pas s’arrêter là. Leur communiqué de presse le revendique : “Femmes solidaires 93 appelle à être nombreux et nombreuses au Conseil municipal le 28 septembre 2016 à 19h00”.

Rouguyata SALL