Contre le racisme, rire pour se protéger et s'indigner

AMBIANCE mardi 20 septembre 2016

Par Rouguyata Sall @rouguyata

L’auteure et journaliste Rokhaya Diallo a inauguré lundi 19 septembre le cycle de conférences “Les réponses qui claquent !” de La Loge, une salle de spectacles du XIème arrondissement de Paris. Au menu, la représentation des minorités ethnoraciales dans les médias.

Ce n’était pas un one-woman-show. Le sujet n’était pas vraiment des plus hilarants. Le public s’est pourtant esclaffé à maintes reprises, au cours cette conférence-débat sur l’image des minorités donnée, transformée et renvoyée par les médias. Dès les premières minutes de la conférence, le rire prend place. Première explosion dans la salle pleine, lorsque Rokhaya Diallo rappelle l’arrivée d’Harry Roselmack au journal télévisé de TF1 à l’été 2006, dans “un contexte post-émeutes de 2005” : “On nous avait annoncé son arrivée dès le mois de mars, sachant qu’il allait arriver en juillet. On sent vraiment qu’on voulait préparer les gens : “Attention, il y a un noir qui va arriver, ce n’est pas votre télé qui est en panne”. On s’est rendu compte qu’il faisait les mêmes audiences que Patrick Poivre D’Arvor, dont il était le joker », rappelle la journaliste noire.

L’image du tirailleur Banania n’est pas si lointaine

Rires à nouveau dans le public lorsque Rokhaya Diallo rappelle les résultats 2015 du baromètre Diversité du CSA, créé en 2009 pour mesurer la diversité à la télévision. Ce n’est pourtant pas une blague. Sur le petit écran, 37 % de personnes perçues comme non blanches, lorsqu’il s’agit “d’activités marginales ou illégales”. 17 % pour les catégories socio-professionnelles (CSP) inférieures, contre 11 % pour les CSP supérieures. 21 % pour les rôles de figurants, contre 9 % de héros. Sans parler des 29 % pour les “attitudes négatives” contre 12 % pour les positives.

Les titres de films dont les personnages principaux sont non-blancs font à leur tour rire la salle. La journaliste cite le travail de la sociologue des médias Marie-France Malonga : “On a des films avec des titres très explicites comme Fatou la malienne, Pierre et Farid, La tresse d’Aminata, ou encore Un bébé noir dans un couffin blanc. Quand on regarde la série, on est prévenu, on sait qu’on ne va pas voir que des Blancs ! Les personnages non-blancs se voient aussi affublés d’accents inventés pour les versions françaises. Même dans South Park et les Simpsons, où les Noirs, aussi américains que les autres personnages, ont un accent invraisemblable ».

Dans ses travaux, Marie-France Malonga a également identifié les trois types de visages récurrents incarnés par les minorités : la victime est pauvre, sans papier, souvent sauvé par un personnage blanc ; le délinquant, un voyou souvent associé à la banlieue ; et le sauvage, arriéré ou illettré, qui souvent ne connaît pas les codes de la civilisation.

“Bienvenue en musulmanie”

Place ensuite aux captures d’écrans de BFM TV, issues d’un micro-trottoir de cet été, où Mickaël, torse nu sur la plage est “francilien“, et Sonia, voilée, est “musulmane“. Les rires font leur retour lorsque Rokhaya Diallo suppose que Sonia doit être originaire de “musulmanie”. Mais c’est une Une de Marianne qui emporte le “riromètre média”, dans un numéro sur Les nouvelles tribus du crime que seraient les caïds des cités, mafias chinoises, gangs roumains, trafiquants des Balkans et milieu manouche.

Les gloussements continuent sur la méconnaissance relayée dans les médias, avec l’exemple de la mort de Ben Laden, “immergé dans l’eau selon le rite musulman” : “Déjà, on imaginait mal les Américains se préoccuper du rite funéraire d’un terroriste. Ça montre l’absence de musulmans dans les rédactions. N’importe quel journaliste musulman aurait au moins douté et peut-être signalé que cette information était fausse”, regrette Rokhaya Diallo.

Quand sexisme rime avec racisme

La palme du rire revient sans doute au journaliste Daniel Schick d’Europe 1, pour L’interview décalée de Fleur Pellerin, à sa prise de poste au ministère du Redressement productif en 2012 : “Savez-vous vraiment pourquoi vous avez été choisie ? Parce que vous êtes une belle femme issue de la diversité ? Parce que vous appartenez à une minorité peu visible ? Que vous êtes la preuve de ce qu’est une adoption réussie ? Que vous êtes un signal fort donné aux marchés asiatiques ? Peut-être aussi parce que vous êtes compétente ? Est-ce que vous le savez vraiment ?”.

Quatre ans après, Rokhaya Diallo, membre du collectif de femmes journalistes Prenons la Une, n’en revient toujours pas : “Le sexisme, plaire aux marches asiatiques, l’adoption donc l’intrusion dans la vie privée. C’est une femme donc on la définit par son époux. C’est incroyable, il y a tout en l’espace de 30 secondes”, résume la conférencière.

Rokhaya Diallo relate aussi quelques anecdotes personnelles, qui ne l’ont pas vraiment fait rire. “Cet été, je n’ai pas réagi à l’affaire sur le burkini. Mais j’ai découvert une caricature de moi dans Charlie Hebdo, à ce sujet. Il n’y avait aucun point commun, ils pourraient mettre n’importe quelle noire, ça fonctionnerait aussi mal. Généralement les caricatures, c’est déformer un trait existant. Là, il y a tous les clichés sur la femme noire : en colère, le cheveu crépu. C’est un journal satirique, mais en 2015, ça s’est passé aussi dans les pages du journal Le Monde, où j’avais fait un débat croisé avec Jean-Loup Amselle – anthropologue. On a été dessiné tous les deux. Il a un visage tout à fait proportionné et normal. Et moi j’ai cette tête de cliché, le crâne rétréci, l’espèce de museau un peu simiesque. Ce dessin ressemble davantage aux clichés coloniaux qu’à la photo d’origine.”

Face au racisme, le choix d’un “rire conscient, de surprise, d’indignation”

Après le récit de toutes ces déformations de la représentation des minorités, la journaliste s’attelle à l’exposé de solutions. En 2009, c’est avec l’humour que son association les Indivisibles répond au racisme, avec les Y’a Bon Awards “une solution militante un peu rigolote et médiatique”. A cette cérémonie annuelle, des bananes servent de trophée, pour “renverser la vapeur en humiliant ceux qui ont tenu des propos racistes”, de Véronique Genest dans la catégorie “super patriote”, pour son coming-out islamophobe sur Twitter, à Jean-François Copé et son pain au chocolat arraché par des voyous qui ne veulent pas qu’on mange pendant le ramadan, en passant par Franck Tanguy, qui a envie d’accélérer quand il voit un barbu en djellaba au feu rouge.

Autres solutions envisagées ? Donner la parole aux premiers concernés et arrêter de “parler des absents et de leur attribuer des volontés sans les interroger”. Ou encore donner des pouvoirs effectifs au CSA, car “aucune chaîne ne craint ses réprimandes”. Je plaide vraiment pour que les personnes minorées puissent produire des contenus”, conclut celle qui dorénavant travaille pour BET, une chaîne afro-américaine où elle peut mettre en avant des actualités peu traitées ailleurs.

Le sujet n’était pas drôle mais le public a largement ri au cours de cette soirée. Pour Rokhaya Diallo, c’est une forme d’indignation : “Je ris aussi. Le rire, c’est aussi une protection. Parfois la violence du racisme est telle que si on la prend à son premier degré, ça nous place dans un inconfort mental qui est trop difficile à endurer. J’ai remarqué qu’aux Y’a Bon Awards, les gens rigolent énormément la première demi-heure. Après, ils se sentent étouffés. L’accumulation leur montre qu’ils sont plongés dans ce monde de manière quotidienne et permanente. C’est un rire conscient, un rire de surprise. Je n’ai pas de problème si ce n’est pas un rire de validation. Là, c’est un rire vraiment d’indignation”.

Rouguyata SALL

Prochaine séance avec une “Question qui fâche” le 26 septembre à la Ferme du Buisson à Noisiel (77): “Et si les Blancs ne monopolisaient plus la scène culturelle française ?”, sur la décolonisation des arts, avec la réalisatrice Alice Diop et la politologue Françoise Vergès.