Sur scène, dix habitantes des quartiers populaires témoignent avec énergie de leur quotidien

CULTURE mardi 8 novembre 2016

Par Alice Babin @BabinAlice

Mise en scène par Ahmed Madani, la pièce de théâtre F(l)ammes est la deuxième création d’une trilogie pas encore achevée. Elle succède à Illumination(s), montée en 2012 et réalisée avec des jeunes hommes de la cité du Val Fourré (Mantes-la-Jolie). Cette fois-ci, ce sont dix jeunes femmes vivant dans les quartiers franciliens qui témoignent de leurs réalités. 

La ville de Sevran n’a pas de théâtre. Alors depuis plusieurs années, des hommes et des femmes se mobilisent et font de la résistance. J’ai nommé… Valérie Sunner et Alain Grasset, avec leur très itinérant “Théâtre de la Poudrerie”, et Ahmed Madani, avec sa “Madan Compagnie”. Ce vendredi soir, c’est F(l)ammes qui a fait l’événement dans la salle des Fêtes de cette commune de Seine-Saint-Denis. Une dizaine de journalistes étaient présents, tous venus de Paris dans une voiture-navette noire aux vitres teintées. Si la mairie et Madani Compagnie n’avaient pas tout organisé, ces journalistes seraient-ils tout de même venus au bout de la ligne du RER B ? On ne le saura jamais.

Ce vendredi soir, la salle des fêtes de Sevran est au complet. Dans les rang du haut, la presse, en bas, les spectateurs, mais aussi les amis, la famille, les curieux, les amoureux des dix femmes qui se produisent ce soir sur scène pour la première fois de leur vie. Elles ne sont pas professionnelles. Elles sont seulement femmes, et après trois castings, Ahmed Madani les a choisies.

Territoire, espace ou terrain ?

Valérie Sunner prend la parole, sans micro. Elle présente ces “dix jeunes femmes du territoire”, “expertes de leur vécu, expertes de leur banlieue”. Le mot “territoire”, et Valérie Sunner le sait, n’est ici pas choisi au hasard. En géographie, il s’oppose au simple “espace”, froid et administratif, pour s’associer au vécu et exprimer un sentiment d’appartenance. La directrice du théâtre itinérant laisse la parole à Ahmed Madani qui évoque une “aventure improbable”. Puis un visage plus connu prend le relais, celui de Patrick Kanner, le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports. “Parfois, dit-il, j’entends des choses terribles sur nos quartiers, des choses qui me choquent.” Il a son sourire de papi candide. Il explique que c’est important pour lui d’être là ce soir, d’être “sur le terrain”. C’est drôle, en géographie, encore une fois, la notion de “terrain” est, elle, associée à un critère morphologique, à un espace en dur, un espace concret sur lequel viennent étudier des spécialistes. Si Patrick Kanner avait été au Festival d’Avignon, aurait-il dit qu’il était fier de pratiquer son travail de ministre de la Ville en allant “sur le terrain” ?

Dans les journaux, dans les livres, aux infos, dans l’imaginaire collectif, la banlieue ne serait pas un territoire comme les autres. A Sevran, comme dans d’autres quartiers populaires, il faudrait donc se préparer avant de se déplacer sur ces “terrains” : avec un guide, des grosses chaussures de randonnée et un carnet d’expert dans la main. Comme on part en expédition en “terre inconnue”. Le ministre poursuit. “La culture des quartiers, c’est aussi la culture de la France”. Alors laissez le guide et vos chaussures à l’entrée, et que la pièce commence.

“Nos racines sont sur nos têtes”

La pièce F(l)ammes est composée de dix histoires et autant de coupes de cheveux. Elles s’appellent Anissa, Ludivine, Chirine, Laurène, Dana, Yasmina, Maurine, Anissa, Haby, Inès et elles ont la tête tantôt tressée, de tresses blondes qui virent au tie and dye, tantôt rasée, tantôt lissée. Deux jeunes femmes ont les cheveux crépus et une porte un voile. Une autre encore a de longues tresses roses et violettes qui rappellent un personnage de mangas japonais. Avec beaucoup d’humour, de poésie et de malice, elles racontent, une par une, d’où elles viennent et qui elles sont. Elles ont une énergie incroyable, elles sont “feu”, elles sont “f(l)ammes”.

“Nos racines sont sur nos têtes”. Cette phrase est certainement la plus belle phrase du spectacle, et celle qui pourrait résumer la pièce. Oui, la culture des quartiers est la culture de la France, mais là où le ministre fait fausse route, c’est que “la France” n’est pas un tout lisse et uniforme et que “les quartiers” ne constituent pas un seul et même bloc. Il y a sur cette scène autant de couleurs de tresses que de racines, de récits, d’identités, de trajectoires personnelles, et pendant une heure et demie, ces filles vont se réapproprier leur vie en tentant de prouver que leurs tresses constituent autant la mosaïque de la France que n’importe quel brushing parisien. En jouant habilement avec les fantasmes et en s’amusant des préjugés qui les rendent invisibles depuis l’enfance, les comédiennes nous montrent que dans leurs différences, elles sont “normales“. Elles dansent, elles chantent, elles rient, elles s’énervent, elles aiment, elles rêvent, elles font du judo et ont lu L’Odyssée.

Larmes, frissons et trois rappels 

“Ma mère, sans sa perruque, elle se sent comme en pyjama”, raconte l’une. “Si je l’ai pas, je me sens comme une esclave”, confirme la maman. Avec F(l)ammes, fini ce temps-là. Les femmes qui sont sur scène se livrent et assument tout, même le plus dur. Elles existent. Une larme coule sur scène, et le public frissonne. Rideau. Les applaudissements ne cessent pas. Il y a trois rappels.

La lumière se rallume et la centaine de spectateurs se dirige vers la sortie. Ils ont l’air contents. Certains se sont reconnus dans ces histoires, comme cette habitante de Sevran qui me dit, d’un air sérieux,“c’est bien de dire tout ça. Ce sont des témoignages, c’est la vraie vie quoi…”. Oui, la vraie vie, tout simplement. Ces jeunes femmes s’incarnent par elles-mêmes. Mais je ne peux pas m’empêcher de m’interroger : comment est-ce possible, en 2016, qu’elles aient encore à prouver qu’elles existent, qu’elles sont différentes mais égales à la fois ?

Il y a encore beaucoup de chemin à faire, et cela tombe bien : F(l)ammes se joue une dernière fois à Sevran le 13 novembre, puis part en tournée dans toute la France. Tout ce qui a été dit paraît tellement évident. Pourtant, ça ne l’est pas. Ca ne l’est pas du tout. Et c’est d’ailleurs pour cela que le ministre a fait le déplacement ce vendredi soir.

Alice BABIN

Crédit photo : Dossier de presse F(l)ammes

A Sevran, jusqu’au 13 novembre. Puis à la Maison des Métallos, à Paris, du 16 novembre au 4 décembre. Renseignements sur la tournée : www.madanicompagnie.fr