Nicolas Hénin au Bondy Blog : "Quand j'interviens sur les plateaux télé, j'essaye de faire preuve de pédagogie"

MASTERCLASS samedi 12 novembre 2016

Par Yousra Gouja

Pour sa cinquième MasterClass de la saison, le Bondy Blog a reçu samedi 5 novembre Nicolas Hénin, journaliste, écrivain, spécialiste du Moyen-Orient et ancien correspondant de guerre. Pendant près de trois heures, il a échangé avec la vingtaine de participants, de son parcours professionnel à sa définition du journalisme.

Je n’ai rien préparé”, annonce d’emblée, spontanément avec le sourire, Nicolas Hénin. Cela tombe bien, c’est ce qu’on préfère. Bien arrivé dans les locaux du Bondy Blog, il se présente devant un public avide de péripéties. “La madeleine est ma faiblesse”, confesse-t-il, en regardant l’assiette posée juste devant lui. Rires dans la salle. L’ambiance est décontractée mais l’envie de connaître et de comprendre le parcours, forte. Avec pour seul compagnon un sac à dos, il décide de prendre le large vers la Turquie à 18 ans, avec déjà l’intention d’aller en Syrie. Syrie, Libye, Soudan, Yémen, Jordanie, Égypte, ces pays, il les a presque tous faits grâce à une cagnotte mise de côté pendant plusieurs années. Jeune fils de parents investis dans l’Éducation, il se destine au métier de professeur lui aussi. Mais c’est entre ses deux années de classe prépa qu’il commence à écrire pour un hebdomadaire égyptien : Al Ahram Hebdo. Il se dirige vers la géographie puis obtient une maîtrise en histoire, qu’il travaille à distance en Égypte. Diplômé de l’Institut Pratique du Journalisme (IPJ), il commence par travailler dans une agence de presse pendant deux ans.

De l’invasion américaine à la Syrie

Fin 2002, il se rend à Bagdad : il est le seul journaliste français sur place en raison de la difficulté à obtenir un visa conforme pour les ressortissants français et européens. Comme il est presque impossible de trouver des sources, il raconte avoir infiltré “un groupe de partisans de Saddam Hussein” : “une fois que nous sommes arrivés à l’hôtel Rachid, je me suis échappé par l’escalier de sortie”, rapporte-t-il. Il était impossible pour lui de quitter Bagdad, or le visa ne durait que 10 jours. Clandestin, il devient chômeur technique : “Depuis mon expérience en Irak, je surinvestis dans mon matériel.” Ses parents sont venus lui rendre visite à Bagdad. La langue arabe, il l’a acquise grâce à ses différents voyages. Il devient alors une référence et travaille pour les rubriques “ internationales” de grands médias : RFI, le Monde, Radio France…

Journaliste de guerre, quels dangers ?

Enlevé le 22 juin 2013 en Syrie, la casquette tombe. Il n’est plus journaliste, il n’est qu’une rançon occidentale. Durant la MasterClass, il n’en parle pas longuement. On évite aussi de remuer cet épisode. Il se retrouve dans une pièce avec une vingtaine d’autres personnalités. Il ne sait pas où il est mais il sait qu’ils traversent, deux puis quatre provinces. James Foley, journaliste américain, est à ses côtés, enchaîné à lui pendant de longs jours : il ne survivra pas mais ses écrits si, toujours.

Le 18 avril 2014, il est libéré. A cette époque, il était encore pigiste, c’est-à-dire qu’il n’était pas salarié d’un média en particulier. Il était bien seul. Il avait surtout peur qu’on lui fasse payer les mesures de la politique étrangère française. Aujourd’hui, les négociations entre un État français et le groupe terroriste État islamique sont très difficilement menées. John Contly est toujours détenu : on peut voir son état se détériorer sur les vidéos de propagande. “En portant le statut de reporter pendant 12 ans, je me suis retrouvé quatre fois au milieu de tirs, une fois à ramper au milieu des tranchés et à deux reprises dans une voiture visée par les balles. Moi, civil, j’ai eu plus de face à face en situation de guerre que la plupart des soldats”. Et pourtant, il incarne son métier de journaliste de guerre, à toute épreuve. Malgré les difficultés, il est rentré, il a écrit. Et il a repris ses activités en écrivant le portrait d’un terroriste. “On est parfois surpris par l’affection que l’on peut porter à nos bourreaux”. Une question agite la salle “ Les journalistes l’ont-ils cherché ? “ Est-ce que les journalistes ne sont pas responsables des prises d’otage finalement ?” Cette sensation cynique traverse l’esprit…

“Chaque rédaction doit avoir un journaliste spécialisé”

Concernant les propositions de sujets, Nicolas Hénin souhaite que les patrons de la rédaction aient le “flaire du visionnaire” et que les rédacteurs en chef soient passer par la case terrain. “C’est essentiel pour qu’ils comprennent les préoccupations et nos contraintes”, précise-t-il. Lorsqu’une dépêche de l’AFP tombe, les journalistes se précipitent sur l’intitulé. Et pourtant, de nombreux journalistes de terrain sentent les sujet venir et se voient refuser sous prétexte que l’AFP n’en a pas encore parlé. Cette frustration-là, il l’a vécue à de nombreuses reprises. 

Pendant la révolution libyenne, il a été agréablement surpris par la “qualité de la jeunesse. (…) C’est fabuleux de voir que les jeunes Libyens ont tout compris à la démocratie. Il fallait à ce moment couvrir la façon dont on pallie l’absence d’État”.

Consultant et plaidoyers

Aujourd’hui, Nicolas Hénin intervient sur la plateaux de BFMTV comme consultant sur les questions liées au terrorisme et au djihadisme. “Face au risque terrorisme, il ne faut pas tomber dans la psychose. J’essaye de faire preuve de pédagogie quand je passe sur BFM“, explique le journaliste. Qui de la précipitation dont font preuve les chaînes d’info sur ces sujets? “Une édition spéciale c’est un exercice presque aussi stressant que de courir sous les balles”, avoue Nicolas Hénin.

Il écrit de nombreux plaidoyers pour la Syrie et le Yémen. Avoir la connaissance du terrain permet au journaliste de porter cette légitimité. “Chaque rédaction doit avoir un journaliste spécialisé”. Il apporte en fin de MasterClass une clé importante pour celui qui souhaite être journaliste : avoir un appétit sur les questions économiques pour réfléchir aux questions importantes liées au modèle des médias. Et rester connectés aux réseaux sociaux. D’ailleurs, lorsqu’on lui demande des conseils de lecture sur les thèmes qui lui sont chers, c’est sur son compte Twitter qu’il nous invite à aller. Et évidemment, chacun de nous s’est empressé de le faire !  

Yousra GOUJA