A Paris, quand une soirée entre amis se transforme en arrestation musclée

AMBIANCE mardi 20 décembre 2016

Par Jean Ben Aych

Comment passer d’une banale virée nocturne entre amis à une arrestation policière très musclée ? Le jeune blogueur Jean Ben Aych nous raconte sa drôle de soirée parisienne aux côtés de ses potes “noirs et arabes”. Récit.

Avec une frappe à la puissance de Mark Landers, Ali a crevé le seul ballon du quartier que Sofiane m’avait offert pour mon dernier anniversaire. Résultat, pas de foot entre potes au parc. Pour compenser la frustration, on passe l’après-midi sur le baby-foot du centre d’animation destinés aux jeunes du coin. 17 h, j’invite toute la petite bande du lycée à la maison pour la seule et bonne raison que Meliani qui est parti pour les vacances voir sa famille en Algérie m’a prêté sa Playstation 4 avec le jeu Fifa 17.

Autour d’une citronnade maison façon Tlemcem et de biscuits, on enchaîne les parties autant que les fous rires. Le sujet de conversation principale : les filles. “On sort ce soir ?” demande Ali. Je propose Breteuil ou le Champ-de-Mars, “parce qu’il y aura sûrement du monde”. Toute la joyeuse troupe est partante sauf Sofiane et Madi, qui n’ont pas réussi à obtenir l’autorisation parentale. Il est 19 heures 30, tout le monde rentre, je dois faire la vaisselle avant que mon père n’arrive. Rendez-vous à 21 heures en bas de chez moi avec le reste du groupe.

“C’est une caméra cachée ou quoi ?”

21 heures passées, la virée nuptiale peut commencer. Comme souvent, je suis le seul babtou de la bande. On est cinq : Ali, Fodié, Siaka, James et moi. On marche jusqu’à l’Avenue de Breteuil. Nos chances de pouvoir séduire la gente féminine sont proches de zéro. Les pelouses sont désertes. On décide de continuer à pied jusqu’au Champ-de-Mars. On tourne alors sur l’Avenue de la Tour-Maubourg au niveau des Invalides. Sur notre chemin, on passe devant une épicerie. L’un des membres de l’équipe dont je ne citerai pas le nom pour ne pas l’incriminer, décide stupidement de dérober un fruit sur l’étalage sans passer par la case “caisses”. On l’observe commettre ce vol avant de tous prendre la fuite en courant comme un seul homme.

Deux bonhommes, ou plutôt deux armoires à glace portant un badge “police” fluorescent autour du cou, nous arrêtent brutalement et nous ordonnent de nous aligner contre le mur. J’ose alors demander : “C’est une caméra cachée ou quoi ?” Pas de réponse. Soudain, sans aucune raison valable, l’un des deux agents de police soulève par la gorge Siaka en criant “Tu fermes ta gueule ! Tu fermes ta gueule !” alors qu’aucun mot ne sort de la bouche de ce dernier. Il tremble, ne comprend pas. Ali essaye de calmer le jeu alors que Fodié et moi nous moquons de l’autre masse de muscle. Ce dernier affiche une sacré allure : coupe au gel, cheveux gris et des bras pas du tout proportionnels à la taille de son cerveau.

L’un des policiers trouve le fruit volé dans la poche de mon pote après l’avoir fouillé et lui demande d’où il provient. Son détenteur affirme qu’il l’a pris chez lui. Mais les policiers ne le croient pas et prétendent nous avoir pris en filature depuis l’Avenue de Breteuil et n’avoir rien raté de la scène devant l’épicerie. Ils menacent notre ami de le ramener au poste s’il n’avoue pas son vol… Il finit par tout dire.

Cocktails pour les uns, expresso et eau pour les autres

Les policiers nous palpent les uns après les autres et nous demandent notre carte d’identité. Bien sûr, personne ne l’a. Pendant qu’on se fait fouiller, j’observe des jeunes de notre âge en train de siroter des cocktails dans le bar d’en face. Je sais très bien comment se passe leur soirée. Combien de fois, avec mon pote Clément, on a accompagné des copines dans ces lieux où elles abreuvent leur vie de grains de folie alcoolisés alors que lui et moi avons l’habitude de commander un expresso et un verre d’eau (parce que dans les cafés parisiens, c’est la seule consommation dont le prix est le moins éloigné de celui d’une canette à l’alimentation générale) ?

Lors de ces soirées, ces filles dépensent leur argent de poche, prennent des snaps avec leur nouvel Iphone 6 ou 7, 5S pour les parents les moins généreux, puis rentrent avec le Uber que papa/maman ont commandé. C’est le même genre de personnes que l’on voit l’après-midi au parc, non pas pour jouer au foot mais pour acheter du shit. Ce soir, ces jeunes mineurs ont probablement fumé des substances illégales et bu de l’alcool. Pour eux, pas de fouille, pas de filature, ils peuvent rentrer chez eux tranquillement.

Le faciès est un crime

Après avoir constaté que nous n’étions pas des trafiquants, les deux agents de police nous laissent tous partir, mis à part celui qui a volé le fruit. Ils l’emmènent le rendre à l’épicier. Sans surprise, le propriétaire du magasin n’en veut pas à notre ami et lui laisse même le fruit.

Voilà ce que la police est capable de faire pour un simple larcin. Si j’avais subtilisé un fruit lors de l’une de mes virées nocturnes avec des amis blancs, rien de tout cela ne serait arrivé, je n’aurais jamais eu le moindre problème. Le fait que les deux fonctionnaires nous aient suivi montre que le faciès est un crime à leurs yeux. Voler, c’est mal mais la fraude fiscale aussi alors pourquoi les riches malhonnêtes ne se font pas soulever par la gorge comme Siaka ?

Jean BEN AYCH

P.S. : Je vous laisse deviner le fruit dont il s’agit.