Bopha Kong, triple champion du monde de para-taekwondo : "Donnez-vous les moyens d'y arriver"

AMBIANCE jeudi 5 janvier 2017

Par Idir Hocini

Bopha Kong a perdu ses mains à 18 ans. A force de travail et de persévérance, cet athlète de para-taekwondo a atteint les sommets de son art. Idir l’a rencontré au Cercle de Karaté Français (CKF) de Bondy. Portrait.

En 2006, j’ai gagné une coupe. Le Prix media des diversités de l’institut Panos. Il trône aujourd’hui au milieu de titres mondiaux dans la salle des trophées du Cercle de Karaté Français, le dojo voisin du Bondy Blog. Mikael Foulon, le directeur du club, a tenu à me faire ce grand honneur. “Parce que, dit-il, tu es un exemple à suivre : un handicapé de l’orthographe qui décroche un prix de journalisme, ça prouve à mes élèves que rien n’est perdu d’avance !”

Dans le club, Bopha Kong, 35 ans, est l’autre exemple à suivre. Son palmarès est impressionnant, bien qu’un poil moins prestigieux que le Prix média des diversités de l’institut Panos. Triple champion du monde, champion d’Europe, ce pratiquant de taekwondo a quasiment tout gagné. Ces exploits prennent un tout autre sens quand on sait que Bopha Kong n’a plus de mains. “C’est arrivé en 1999, à Gonesse, dans le Val-d’Oise, où je vivais. Des potes avaient fabriqué une bombe artisanale. Je l’ai prise juste avant qu’elle n’explose… “. Au récit de ce douloureux souvenir, Bopha tremble de tout son corps et les larmes lui viennent aux yeux. Il a fallu toute mon expérience de journaliste pour poser la bonne question, celle qui relance immédiatement l’interview : “Bopha, comment tu fais avec le Sopalin ?”

“Je ne suis pas une victime”

8 November 2016 - Taekwondo champion, Bopha Kong. Photo taken in CKF dojo in Bondy, France.

Bopha Kong, au CKF de Bondy.

Trêve de plaisanteries. Même si j’ai bien posé la question, dont la réponse est la main d’ours de Mikael Foulon qui franchit le BANG du mur du son sur ma joue, Bopha n’a ni tremblé, ni pleuré. Cet homme, un brin timide et à la belle allure sportive, est excessivement bien dans sa peau. “C’est arrivé, c’est la vie, on n’y peut rien, raconte-t-il, philosophe. C’est vrai qu’après mon accident, je n’étais pas bien mais j’ai vite repris le dessus. J’étais décidé de poursuivre ma vie. Après ma sortie de l’hôpital, je suis retourné à la salle de sport que je fréquentais. C’est la que j’ai découvert le taekwondo”.

Originaire du Vietnam, arrivé en France à 3 ans, cet athlète avait déjà, petit, une passion pour les arts martiaux. “Lorsque j’étais enfant, je regardais beaucoup les films de Jacky Chan, Jean Claude Van Damme et bien sûr ceux de Bruce Lee. Adolescent, j’ai fait de la boxe anglaise”. Son accident l’a poussé à emprunter cette voie de manière intensive. “Après un an d’hospitalisation, je ressentais un grand besoin de me défouler. C’est à travers le taekwondo que j’ai pu le faire. A cause de mon traitement médical, les débuts furent extrêmement difficiles. Mais j’ai persévéré tant la discipline me fascinait”.

Bopha Kong n’avait pas l’ambition de devenir un champion. Il pratiquait son sport par passion. Un art martial qui lui convenait parfaitement puisque au taekwondo, ces sont les jambes et les coups de pied qui priment sur le reste. En 2009, il intègre la première sélection de l’équipe de France de para-taekwondo. Il devient champion du monde à Bakou en Azerbaïdjan. “Cette victoire, rapporte Bopha, je la dois à l’état d’esprit dans lequel j’étais après mon accident. Je ne suis pas une victime. Je voulais transformer mon handicap en une force. J’avais une grande envie d’avancer”.

Un Bondynois comme les autres

8 November 2016 - Taekwondo champion, Bopha Kong. Photo taken in CKF dojo in Bondy, France.

Bopha Kong, au CKF de Bondy.

Depuis Bakou, Bopha a remporté deux autres titres mondiaux en Russie et en Turquie. Il est le tenant du titre. S’il manque toujours à son palmarès mon Prix media des diversités de l’institut Panos, ce champion a eu son permis de conduire en beaucoup moins d’heures de conduite que moi (120h et des poussières). Bopha Kong est parfaitement autonome. Pendant l’interview, il répond à des textos avec la rapidité et l’aisance d’une adolescente de 17 ans. Il travaille pour le comité départemental de taekwondo de la Seine-Saint-Denis. Il est également en charge du cours pour enfants au CKF.

Je l’ai pris parce qu’il avait un petit truc en plus : je n’ai que des athlètes qui ont des mains, explique Mikael Foulon, son employeur. Bopha rit de bon cœur. C’est comme ça tous les jours. Des vannes sur son handicap, Bopha en bouffe jusqu’à plus soif. Normal : on est à Bondy, ville qui a inspiré une célèbre marque de fromages tant notre humour est vache. “Si je traitais Bopha différemment à cause de son handicap, précise Mikael, je l’insulterais. Pour moi c’est un ami comme un autre”. Le sportif acquiesce, l’air malicieux, l’air de préparer des vannes à destination de son patron pour après l’interview.

“Quand Bopha donne le cours, pas un gamin ne moufte”

“Plus sérieusement, reprend Mikael Foulon, ce qui m’intéresse avec Bopha, c’est l’acceptation d’une personne. Malgré son handicap, il a des titres et d’exceptionnelles compétences d’entraîneur. Cela amène les gamins à se questionner. (…) Pour réussir à connaître la gloire, il faut réussir à se connaître soi-même et cela passe par la nécessité de s’accepter”, conclut le coach.

8 November 2016 - Taekwondo champion, Bopha Kong. Photo taken in CKF dojo in Bondy, France.

Bopha Kong, au CKF de Bondy.

Le sportif fait valeur de référence au CKF bien que des parents ont retiré leurs enfants du club après son arrivée. “Sans doute par peur qu’il ne soit capable physiquement de s’occuper des enfants, souligne le directeur du club. C’était la première baisse d’inscription en section enfant que j’enregistre depuis 12 ans. Si j’avais engagé un éducateur sportif dit valide, je pense que ces enfants ne seraient pas partis. Mais à choisir, on préfère perdre de l’argent et promouvoir les valeurs de l’handisport comme la citoyenneté, l’égalité et la ténacité”. D’après Mikael, ces parents ne savent pas ce qu’ils perdent. “Quand Bopha donne le cours, pas un gamin ne moufte. Pourquoi ? Parce qu’il est handicapé ? Non. Parce qu’il est champion du monde. Les enfants le respectent parce qu’il a réussi à s’en sortir malgré tout ce qu’il lui est arrivé. C’est un super exemple. Tu te sens gros ? Tu es le souffre-douleur de l’école? Tu pleures sur ton sort ? Regarde Bopha. Regarde ce qu’il peut faire et relève la tête”, conclut Mikael Foulon.

Bopha Kong, pour sa part, nie être un exemple même s’il reconnaît avoir réussi à garder le cap après son accident. Il donne d’ailleurs ce conseil à tous ceux qui, un jour, sont frappés par le mauvais sort : “Prenez le temps de digérer la douleur et la perte. Réfléchissez à ce que voulez faire de votre vie et donnez-vous les moyens d’y arriver”.

Idir HOCINI

Crédit photo : June RODRIGO