Quand le public du Théâtre du Rond-Point co-écrit avec la rédaction du Bondy Blog

AMBIANCE mercredi 1 février 2017

Par Bondy Blog

Ce mardi 31 janvier, le Bondy Blog avait carte blanche au Théâtre du Rond-Point dans le 8ème arrondissement de Paris. Pour la première fois, la rédaction a proposé une conférence de rédaction interactive avec le public avec un objectif : la réalisation d’une production éditoriale originale et collective. Cinq groupes ont débattu chacun sur un thème : police dans les quartiers, discriminations à l’embauche, inégalités scolaires, place de l’islam dans le débat public et traitement médiatique des banlieues.  Voici le résultat de cette soirée studieuse.

“Dans les quartiers, il faudrait réorganiser une police de proximité”

31 January 2017 - Bondy blog meeting at Theatre du Rond point, Paris.

Evelyne, retraitée du secteur de la banque, a habité les Yvelines et vit maintenant dans le Val-de-Marne. Elle s’est rendue à plusieurs manifestations et n’a eu aucun rapport avec la police. En revanche, elle rapporte avoir été témoin de situations qui la révolte. “Je ne suis pas très satisfaite de ce que j’entends ou de ce que je vois dans les transports en commun. On voit les policiers parler à des jeunes Noirs ou Maghrébins et je n’aime pas le ton qu’ils emploient avec eux”. Cette histoire fait penser à Elyette, habitante du 19ème arrondissement, le vécu de son fils. Avec son époux, ils ont vécu à La Courneuve et à Saint-Denis. “Lorsqu’il était plus jeune, mon fils avait des copains noirs et il se faisait systématiquement contrôler en leur présence”. Son époux, Bernard, n’a pas une image très négative de la police. “Ce sont des gens très bien qui appliquent les consignes. Les actions vont dépendre des ordres du gouvernement. Je n’ai jamais ressenti d’image négative”. Nadine de Montreuil connaît bien ce sujet, elle est fille de policier. Pourtant ça ne l’a pas empêchée, raconte-t-elle, d’être contrôlée par la police. La cause : son look afro. “J’ai vécu avec des policiers, dit-elle. J’ai vu certaines de leurs attitudes que je n’aimais pas. Il y a des choses qui m’ont choquée, comme la manifestation du 11 janvier 2015 où les gens ont embrassé la police à Charonne alors que c’est un endroit où il y a eu de la violence, qui rappelle les massacres contre les Algériens en octobre 1961. Je pense que depuis qu’on a supprimé la police de proximité, on a la sensation dans certains quartiers qu’il y a un mur entre la police et les personnes. Il faudrait réorganiser une police de proximité”.

Les réactions ont été nombreuses lorsque la mort d’Adama Traoré a été abordée. Nadine regrette que pendant cette affaire, “les médias dans leur ensemble se soient focalisés sur les témoignages des forces de l’ordre et non ceux provenant de l’entourage d’Adama Traoré. Le fait d’avoir étouffe l’affaire cause une suspicion de la police”. Evelyne témoigne du choc qu’elle ressent à voir “la faiblesse de la condamnation dans ce genre d’affaires, quand il y a la mort d’un interpellé”. Pour elle, “quoi qu’il arrive c’est un crime. Le problème, c’est qu’on trouve toujours une circonstance atténuante du fait de leur profession. Dans le métro quand ils arrêtent les gens, ils ont une attitude humiliante. Ça ne contribue pas à ce qu’on ait confiance en la police. Il faudra investir de l’argent”. Quant à Bernard, il a l’impression “que les médias sont sélectifs, que tous les éléments ne sont pas mis en avant”. Anne, écrivain public dans l’Essonne, évoque, elle, la situation aux Etats-Unis. “On pouvait s’imaginer qu’avec Obama les choses changeraient aux USA, et même comme ça, les violences policières n’ont pas diminué”. Pour Evelyne, qui conclut, “le vivre-ensemble est abîmé dans les quartiers car il n’y a pas d’espoir. La question est est-ce qu’on peut obéir à un état qui nous rabaisse”.

Place de l’islam : “On a tellement d’autres problèmes

31 January 2017 - Bondy blog meeting at Theatre du Rond point, Paris.

Ils n’étaient pour beaucoup pas musulmans ce soir et pourtant ils en avaient des choses à dire sur l’islam. Sur la place prise par cette religion, par cette problématique, dans le débat public dans notre pays. “On en parle trop. On en parle mal“, commence Diane, dans une formule percutante quasiment partagée par tous. “Mais qui parle ?“, demande Arlette, 78 ans, dans une réflexion aussi fine que modestement amenée. “La politique, les médias“, lui répond-on. Et puis on entend “la société“. Car c’est bien ça le problème. “Il y a une sorte de névrose dans la société qui a été construite, fabriquée de A à Z”. C’est Maryam qui parle, elle, la réalisatrice de documentaires dont les origines iraniennes lui offrent un point de comparaison sur la question. Dominique, ex-journaliste et amie du Bondy Blog, intervient. “On ne peut pas occulter le voile”. Pascale n’est pas tout à fait de cet avis. “Si on débat 20 minutes sur l’islam et sur le voile”, soupire-t-elle. Finalement, on leur pose une question qui les fait réfléchir, quelques instants avant de répondre. L’islam a-t-il trouvé sa place dans la société française ? Ils n’en sont pas tout à fait sûrs. “On a tous des efforts à faire. L’islam est instrumentalisé par les djihadistes, par les politiciens“, résume Baptiste. Finalement, ce qu’ils aimeraient, eux, c’est que l’islam soit tranquille et qu’on soit tranquille avec l’islam. On a tellement d’autres problèmes.

“Les inégalités scolaires sont une production de l’institution

Danielle est professeur de sociologie à Paris VII. Pour elle, il faut partir du potentiel, des capacités et surtout travailler sur “le changement de pédagogie car les inégalités scolaires sont une production de l’institution“. Myriam et Hélène, étudiantes à l’ESCP sont, selon leurs mots, des purs produits de l’ascenseur social. “Dans cette grande école, les codes sont différents, la culture générale est tout aussi différente, mais on sait s’adapter à notre nouvel environnement“. Azzedine, reporter au Bondy Blog et lycéen, rêve lui aussi de rejoindre les rangs d’une grande école comme Sciences Po. Thomas doctorant en sociologie et professeur rebondit : “J’ai des étudiants de L1 qui viennent des quartiers populaires et qui manquent clairement de confiance en eux”.

Le traitement médiatique des banlieues : “Tout pour fédérer la peur

31 January 2017 - Bondy blog meeting at Theatre du Rond point, Paris.

“On parle des banlieues mais il faut définir ce qu’est une banlieue“, rappelle Jérôme, 58 ans. Jorane, 36 ans, habitant du 15ème arrondissement à Paris, a lui son idée sur la question. Il regrette un traitement médiatique des quartiers trop “succinct” et “la recherche des punchlines permanentes. C’est tout noir ou tout blanc”. Son ami Simon ne dit pas autre chose : “un sujet comme le nombre de voitures brûlées ça fait vendre“. Pour Delphine, vivant dans le 16ème arrondissement, “tout ceci fédère la peur“. La question de l’exposition de la réussite en banlieue pose problème pour Jorane : “On va exacerber la réussite d’une personne de banlieue parce qu’elle vient de banlieue, comme Jamel [Debbouzze] par exemple”. Malgré l’apparente cacophonie dans laquelle le débat baigne, la volonté de changement du traitement médiatique est unanime. Pour Delphine, le remède pourrait être l’éducation aux médias qui pourrait être intéressante au lycée, notamment en 1ère ou en Terminale. Elle cite par exemple le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann comme outil critique.

Discriminations à l’embauche : “On vous prendra uniquement si vous retirez votre voile”.

“C’est très dur de savoir s’il y a des discriminations à l’embauche. Comment le prouver ?”, s’interroge Sylvie, originaire de Montreuil. A ses côtés, son compagnon, Luc, raconte les remarques discriminatoires liées à son âge dont il a été victime dans son entreprise. “A partir de 45 ans, on a commencé à me dire que j’étais un sénior”, s’étonne-t-il, presque blasé. “On me dit aussi : “tu as encore du boulot à ton âge ?“. Lors de cet échange, l’âge est parmi les critères de discrimination les plus cités. Autre critère de discrimination : l’apparence physique. C’est ce qu’explique Emma, psychologue et salariée au CFA du CNAM à la Plaine-Saint-Denis. “L’une de mes étudiantes en licence professionnelle comptabilité cherchait un contrat en alternance. Sur les quatre entretiens passés, trois lui ont dit : “On vous prendra uniquement si vous retirez votre voile”. Malaise dans le groupe. Luc rapporte, lui, que dans sa boîte informatique, le type qui prime, “c’est le type caucasien”. Les discriminations à l’embauche existent, c’est un fait. Mais que faire ? Et si la solution était le CV anonyme ? Personne n’a l’air d’y croire. Emma recommande à ses étudiants d’ajouter une photo sur leur CV pour mettre fin aux fantasmes liés aux nom et prénom du candidat. La jeune femme ajoute qu’il est important de transmettre les codes aux jeunes pour accéder au marché de l’emploi. Tous s’accordent sur une chose : aujourd’hui l’employeur n’a plus recours aux compétences mais à la personnalité du candidat. Pour mettre un terme les discriminations, il faudrait déjà qu’il y ait plus d’emplois disponibles, conclut Luc.

Avec Nassira EL MOADDEM, Leïla KHOUIEL, Ilyes RAMDANI, Sarah ICHOU, Sabrina ALVES, Kozi PASTAKIA, Kab NIANG, Maéva LAHMI, Jonathan BAUDOIN, Azzedine MAROUF, Rouguyata SALL, Victor MOUQUET et le public du Théâtre du Rond-Point.

Crédit photo : June RODRIGO