Mémona Hintermann au Bondy Blog : "Parler un langage de vérité, ça m'a peut-être coûté cher"

MASTERCLASS samedi 18 février 2017

Par Kozi Pastakia @Kozi_P

Pour la deuxième MasterClass de l’année 2017, le Bondy Blog a reçu Mémona Hintermann, samedi 4 février. Pendant plus de deux heures, l’ancienne grand reporter, désormais membre du Conseil supérieur audiovisuel (CSA), a échangé avec la trentaine de participants autour de son parcours, de son rôle au CSA et des thèmes de l’actualité. Rencontre authentique avec une journaliste au caractère bien trempé.

“Attention si on m’attaque, je réponds“, prévient d’entrée de jeu Mémona Hintermann, avec le sourire, quand on lui annonce qu’elle risque de se faire bousculer au Bondy Blog. “Entre nous, ce n’est pas un sacrifice d’être présente ici. Je pourrais me croire à La Réunion où c’est aussi mélangé que vous“, poursuit celle qui est née d’un père indien musulman et d’une mère créole française issue des “vagues de peuplement venus en grande partie de Bretagne”. Des origines et un mélange qui lui sont chers.

Issue d’une famille pauvre, la journaliste, grande reporter de France 3 indique que des besoins simples comme boire et manger étaient problématiques sur son île Bourbon. “Si un poulet s’aventurait chez nous, il ne repartait pas vivant. Je pense être la seule voleuse de poulet à avoir obtenu la Légion d’honneur”, plaisante-t-elle. Outre ses origines, Mémona Hinterman met également l’accent sur un autre aspect essentiel de sa vie : l’éducation. “Ce que j’ai pu devenir, ce que j’ai pu faire, c’est grâce à l’école, explique-t-elle. C’est l’école qui a fait naître une classe moyenne de gens éduqués à La Réunion. La société a énormément changé, il y a eu un mélange. L’éducation est à la base de toutes nos relations”.

“Paris c’est pour les grands journalistes”

Ce n’est qu’après un Master de droit que Mémona Hintermann se lance dans le journalisme, mais sans passer par la case école. Elle tente un concours et le réussit afin d’intégrer Radio Saint-Denis. Au bout de quelques temps, elle souhaite venir travailler en métropole mais les choses ne se passent pas totalement comme prévues. “Je rêvais de Paris, d’aller dans les musées, d’y acheter les journaux. Paris avait ce pouvoir d’attractivité”. Reçue dans le bureau du directeur de l’ORTF, on lui indique que la capitale est la chasse gardée des “grands journalistes” mais on lui offre la possibilité de choisir la ville où elle travaillera. Elle opte alors pour une ville du Loiret. “Je suis allée à Orléans car dans mon enfance Orléans c’était Jeanne d’Arc et elle n’appartenait pas à un parti politique. Pour moi, Jeanne d’Arc c’était simplement une fille avec beaucoup de force qui a botté les Anglais dehors”, soulignant qu’elle refuse, encore aujourd’hui, que “les totems de la République ne soient capturés par un parti”.

Après deux années passées dans le Loiret, dont elle garde un très bon souvenir, Mémona Hintermann intègre la rédaction du Soir 3. C’est en 1980 avec la signature des accords de Gdansk (Pologne) et le premier syndicat libre à l’est qu’elle prend conscience que son truc, c’est de couvrir l’actualité à l’étranger. Elle devient grande reporter et part couvrir la plupart des grands conflits, la chute du mur de Berlin, les guerres en Yougoslavie… Elle devient même spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afghanistan. “J’ai 4 800 sujets qui sont indexés à l’INA. Le dernier grand reportage que j’ai fais, c’était à Gaza, c’était l’avant dernière guerre”, se souvient-elle.

Avant d’entrer au CSA, j’ai copieusement détesté cette institution

Aujourd’hui, et ce depuis janvier 2013, Mémona Hintermann est conseillère pour le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Elle est en charge, notamment, de la question de la représentativité de la diversité à la télévision et la radio. “Avant d’entrer au CSA, j’ai copieusement détesté cette institution car je trouvais que c’était des gens qui ne connaissaient pas mon travail et qui voulaient me donner des ordres sur telles ou telle chose“, révèle-t-elle. Et de poursuivre : “Quand j’y suis allée, l’idée était de contribuer à créer une autre politique des programmes, dans le privé comme dans le public, pour que cette diversité à la française soit représentée”. Un sujet qu’elle juge extrêmement compliqué mais essentiel.

A l’expression “gendarme de l’audiovisuel” pour décrire le CSA, Mémona Hintermann lui préfère “tour de contrôle” garante de traitements équitables et honnêtes. La journaliste et membre du CSA indique que le Conseil peut adresser des mises en garde aux chaînes de télévision et aux radios mais l’ancienne journaliste de France 3 reconnaît que l’institution manque d’appui juridique. “On ne peut pas imposer une sanction à une chaîne car celle-ci ira, avec des très bons avocats, au Conseil d’Etat et le CSA perdra le procès. Mais ces radios et télés n’aiment pas que le grand public sache qu’elles ont reçu un carton jaune ou un carton rouge“, explique-t-elle. La conseillère du CSA en appelle donc au public pour signaler un maximum à l’institution les manquements. “Sans la société civile, on ne peut pas faire changer les choses“, estime-t-elle.

En face des éditorialistes qui stigmatisent, “il faut mettre des interlocuteurs sachant les apporter la contradiction”

En matière de représentation de la diversité dans l’audiovisuel Mémona Hintermann regrette deux choses : premièrement que les visages issus de la diversité sont trop peu présents à l’écran, et quand ils le sont, la plupart du temps ils sont montrés de façon négative. C’est le constat du dernier baromètre de la diversité rendu public en janvier 2017 par le CSA. “37% des personnes perçues comme non blanches sont vues dans des activités illégales et marginales, ça ne sert pas le pays. Où sont les médecins, les ingénieurs ? A force de voir les gens dans des situations marginales comme celles-là, comment voulez-vous que les gens qui n’ont pas voyagé, qui n’ont pas l’esprit totalement ouvert, qui ont une manière de voir les choses très stéréotypées, comment voulez vous qu’ils aient le recul pour dire : ‘ce n’est pas possible, ils ne sont pas tous comme ça”, juge Mémona Hintermann. Ensuite, l’autre grand problème selon elle : l’insuffisance de contrepoids efficace pour avoir une bonne maîtrise de l’antenne face aux éditorialistes qui viennent prêcher leurs paroles stigmatisantes et discriminantes à l’égard d’une partie de la société française. “Il faut mettre des interlocuteurs sachant les mettre en contradiction et souligner leurs paradoxes, capables d’argumenter et d’avoir un échange”.  Avis aux concernés.

L’information n’est pas la seule à être peu représentative de la diversité. Mémona Hintermann pointe également du doigt la déconnexion de certains scénaristes de fiction. “Le travail que j’ai entrepris, c’est de dire que quelques soient les origines, les couleurs, les critères qui  optiquement nous divisent, il faut regarder quelles sont les compétences, les talents et les montrer“, résume-t-elle. “Parler un langage de vérité, ça m’a peut-être coûté cher mais sur le long terme, j’y crois”.

“Je peux juste vous promettre d’être authentique, sincèrement, j’espère être utile“, s’était engagée  Mémona Hintermann en préambule de la MasterClass. Son mandat au CSA se termine en 2019 et au Bondy Blog on espère bien qu’elle continuera à taper du poing sur la table avec force et conviction.

Kozi PASTAKIA