Sevran : "Nos cités sont une vraie mine d'or !"

AMBIANCE mardi 11 avril 2017

Par Alice Babin @BabinAlice

Mory Diabaté et Modi Traoré ont passé leur enfance dans le quartier de Savigny, à Sevran (Seine-Saint-Denis). Après une longue expérience en tant qu’animateur, le premier est aujourd’hui médiateur social pour la Ville et a parallèlement monté son association. Le second est en emploi d’avenir à l’Association Savigny et suit une formation pour devenir professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport (BPJEPS). Ensemble, ils organisent l’événement “Sevran a un incroyable talent”, dont la finale a lieu le 15 avril prochain. Entretien.

Bondy Blog : Comment est né ce projet ?

Mory Diabaté : Comme je suis en contact avec beaucoup de jeunes du coin, ça a commencé par des vidéos, des snap que je recevais. J’en voyais qui chantaient, d’autres qui dansaient, un autre encore qui était dingue de Rubik’s Cub… Je me suis dit : “il faut montrer ça à toute la ville, il faut partager ça”. On a organisé un casting public le 25 mars dernier, à Micro-Folie (Ndlr. Un nouvel établissement culturel inauguré début janvier à Sevran), et à notre grande surprise, ça a vraiment bien pris. Il y avait 500 personnes ! Des jeunes, moins jeunes, des mamans…

Bondy Blog : Le jury a retenu sept talents, qui s’affronteront le 15 avril prochain lors de la finale. Quel est l’objectif d’un tel événement ? Redorer le blason de la ville de Sevran ?

Mory Diabaté : Bien sûr ! On parle toujours du trafic de Sevran, de sa violence, des faits divers. À en croire les médias, il n’y aurait que ça. Alors on ne va pas se mentir, il y en a. Mais il y a aussi des talents. Des sportifs, des chanteurs, des danseurs… Nos cités sont une vraie mine d’or !

Modi Traoré : Nous avons vraiment envie de remonter la cote de Sevran, et ce projet est une manière de dire : “vous pouvez venir à Sevran, pour voir de l’art, de la culture, et en toute sécurité”. Les gens ont tellement une mauvaise image de cette ville qu’il ne s’y passe jamais rien ! Personne ne veut s’y déplacer, par crainte. Parfois, même les artistes refusent de venir. “À Sevran ? Ah non… Ça va pas le faire. Désolé”. Sevran souffre d’une sorte de double peine : si la banlieue n’est, en général, pas très appréciée, ici on a l’impression que c’est une banlieue dans une banlieue. Certains habitants d’ici ne veulent parfois même pas se déplacer d’un quartier à l’autre.

Mory Diabaté et Modi Traoré, à Sevran

Bondy Blog : Par crainte également ?

Mory Diabaté : Non. Ces problèmes internes remontent à des générations. La difficulté, c’est que les quartiers de Sevran sont très divisés. Il y a un mur entre le quartier des Beaudottes, celui de Rougemont et du Pont-Blanc. Prenez Micro-Folie par exemple : c’est super ce qu’ils ont réussi à créer là-bas. Ça fait du bien, ça refait un peu vivre ! Mais en réalité une seule petite partie de la population en profite, celle du quartier. Les autres, le temps qu’ils se motivent à dépasser les barrières mentales…

Modi Traoré : Pour lutter contre ça, nous avons choisi d’organiser “Sevran a un incroyable talent” à la Salle des Fêtes, un lieu stratégique puisqu’il se situe au milieu de tous les quartiers de Sevran. On n’aurait pas pu le faire aux Beaudottes parce que les jeunes de Rougemont ne seraient pas venus, on n’aurait pas pu le faire à Rougemont parce que ceux des Beaudottes ne seraient pas venus. Par ailleurs, le 15 avril, les quinze médiateurs de la ville seront présents. Justement pour montrer que cet évènement se destine à toute la ville, que c’est un moment d’échange.

Bondy Blog : C’est quoi exactement un médiateur ?

Mory Diabaté : Les agents de médiation sont là pour rassurer les habitants, pour créer du lien et faire de la prévention. C’est une sorte de grand-frère, mais nommé par la Ville. On est là pour dialoguer, pour tenter d’arranger les conflits, pour avoir la paix en fait ! Ça peut être aider un habitant qui ne comprend pas quelque chose, ou aider un parent qui a un problème avec un enfant, ou juste écouter quelqu’un qui a un souci dans son bâtiment.

Modi Traoré : La figure du médiateur a été très importante dans ce projet car ils ont vraiment permis de réunir tous les quartiers, ce qui, sans eux, aurait été beaucoup plus compliqué. Les conflits de quartier à Sevran, il faut vraiment que ça s’arrête. On ne va pas y arriver d’un coup, mais on essaye de faire évoluer les mentalités. Doucement… et sûrement !

Bondy Blog : D’où vous vient votre envie de travailler dans l’associatif et au contact des habitants ?

Mory Diabaté : Une histoire de feeling qui passe bien. Les jeunes par exemple, on y a vraiment pris goût. Lorsque nous avons monté l’Association Savigny à l’été 2015, nous répondions à un vrai besoin. Ce quartier n’avait aucune structure, il était toujours affilié aux associations du quartier des Beaudottes. Il nous tenait à cœur d’avoir une structure propre à notre quartier, une association qui nous ressemble. Mais ce que nous voulions aussi absolument, c’était monter une association d’animation. On ne voulait pas être sur un créneau d’enseignement mais vraiment essayer de divertir les jeunes durant leurs vacances scolaires. Une manière de leur dire “venez prendre du bon temps, venez lutter contre l’ennui, la galère, et venez voir autre chose que votre quartier”. Parce que malheureusement, je ne vais pas vous l’apprendre, la jeunesse ici est assez délaissée. Et c’est lorsqu’on commence à galérer qu’on fait n’importe quoi. Le but, c’est de les empêcher de faire n’importe quoi. Le simple fait de faire une balade en vélo en suivant le canal jusqu’à La Villette, c’est une découverte, ça ressource. Le canal, moi je l’ai découvert à 19 ans. C’est très tard. Ce sont ces choses-là que l’on essaye de transmettre.

Bondy Blog : Vous êtes nés à Sevran, vous vous y êtes engagés… À l’avenir, voulez-vous y rester ?

Mory Diabaté : Je compte faire ma vie à Sevran. J’ai tout fait ici et j’y suis bien. Je veux essayer de tout refaire, tout reconstruire, mais pas tout seul. J’ai besoin de force, d’être encouragé. Si les gens ne répondent pas présents, et que ça commence à me saouler, je partirais. J’irais, je ne sais pas… À Dreux ! (rires)

Modi Traoré : Pour l’instant, avec cette association, j’ai vraiment envie que ça décolle. Si je vois que ça marche, je serais là. Si personne ne me suit, pareil, j’irais à Dreux ! (rires) Parce que bon, il ne faut pas trop qu’on s’éloigne tous les deux !

Propos recueillis par Alice BABIN

Crédit photo : Julien AUTIER

La finale de “Sevran a un incroyable talent” a lieu le samedi 15 avril de 14h à 20h. Rendez-vous à la salle des fêtes de Sevran, 9 rue Gabriel Péri.
Entrée : 2€