"Ma mère a voté toute sa vie, mais c’est toujours la même merde dans nos cités"

AMBIANCE dimanche 23 avril 2017

Par Alban Elkaïm @AlbanElkaim

[#PRESIDENTIELLE2017] À Rougemont, un quartier populaire de la ville de Sevran, en Seine-Saint-Denis, le premier tour de l’élection présidentielle, ce dimanche, est au cœur des discussions des habitants, qu’ils votent ou non. Reportage.

Ici, à Rougemont, comme partout, on ne parle que de ça. Aujourd’hui, la France vote pour le premier tour de l’élection présidentielle et le sujet est dans toutes les bouches de ce quartier de la banlieue parisienne. Les rues sont encore presque vides. À peine quelques gamins courent sur le gazon du stade, baigné dans la tiédeur d’un soleil de printemps. Les visages des candidats de ce scrutin sont placardés à l’entrée du quartier. “Tu es allé voter déjà ?” lance Basraoui à un ami croisé sur le parking avant d’aller rejoindre sa femme dans la voiture. “Ouais, mais bon, de toutes les façons, ça ne changera rien”, rétorque son camarade. Pour Basraoui, 55 ans dont 20 passés à Sevran, c’était un vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Pour lui, c’est un devoir citoyen. Point.

“Ils se disent tous antisystème, mais le système, c’est eux”

Quelques mètres plus loin, Touko* et ses potes parlent politique sec. “Lui, il n’a pas été très médiatisé, comme les autres, mais tu vois, c’est un mec comme nous…“, leur explique un grand aux cheveux mi-longs avec de grandes boucles noires. Lui, c’est François Asselineau. Collés contre un mur, au bout d’un petit chemin tortueux qui traverse la cité entre des cubes de béton d’un étage supposés accueillir des boutiques, fermées ou jamais ouvertes, les garçons sont posés face au soleil encore matinal, ils sirotent tranquillement un café. Ils ont tous la petite trentaine. “Il veut vraiment sortir de l’Europe. Ça nous permettrait de récupérer notre souveraineté”, estime Touko, 33 ans.

Et les autres candidats ? “Fillon, laisse tomber, il a déjà été Premier ministre, il n’a rien changé”. Et Hamon, Mélenchon, Macron, Le Pen ? “Ils se disent tous antisystème, mais le système, c’est eux”. Touko, lui, n’a pas le droit de vote. “Je ne suis pas Français. Si j’avais le droit de vote, je serais allé voter direct’”. Un autre non plus ne peut pas voter. Peut-être que les choses vont changer le 7 mai prochain. Ils veulent y croire un peu.

“Ce sont mes parents qui ont insisté pour que j’aille voter”

Youness Benab, Sevranais de 22 ans, a voté pour la première fois.

“476, M. Jadelus Alex-Pierre. Peut voter… a voté”. Il est 12h35 au bureau de vote du coin où les électeurs défilent. “On est déjà à 307 votants sur environ 1 000 inscrits”, se félicite Isabelle Britaud, présidente du bureau. Il y a ceux qui viennent seuls, comme Brahim, 25 ans, qui hésite entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon et les électeurs venus en famille. “La mobilisation est bien plus importante que pour les autres élections”, constate Vincent Wouters, suppléant de la présidente. “Cette campagne a été un peu particulière, il y a un sursaut de civisme”, veut croire la présidente.

Youness Benab, 22 ans, vient de voter pour la première fois à une élection présidentielle. “Franchement, si ça n’avait été que moi, je ne serais pas venu. Ma mère travaille depuis qu’elle a 18 ans. Elle a voté toute sa vie, mais rien n’a jamais changé. C’est toujours la même merde dans nos cités”. Pourquoi glisser un bulletin dans l’urne alors ? “C’est ma mère qui a insisté pour que j’y aille. C’est pour le temps de travail, pour l’âge de départ à la retraite et puis pour la religion aussi. Par exemple, ma mère aimerait bien pouvoir porter le voile au travail. Et puis, on en a marre d’être stigmatisés à chaque attentat, alors que justement, la religion nous pousse à condamner la violence”.

À l’entrée de la cité, en dessous des affiches de campagne floquées des visages des candidats, celui d’une candidate de la France Insoumise apparaît. Elle ne vise pas le siège de président de la République mais celui de député pour la circonscription. Parce que les élections législatives approchent elles aussi. Déjà, les concurrents fourbissent leurs armes en cette période d’ébullition citoyenne.

Alban ELKAÏM

*Prénom modifié