L'amertume d'une élection : non, le changement n'aura pas lieu !

C'EST CHAUD, POLITIQUE mardi 9 mai 2017

Par Fatma Torkhani

[#PRÉSIDENTIELLE2017] Autour de moi, plusieurs personnes se réjouissent de la défaite du Front national, et moi aussi. Mais je ne peux m’empêcher d’avoir ce goût amer et cette colère de voir un système à bout de souffle se poursuivre malgré le ras-le-bol et l’envie de changement. Pas sûre que le nouveau président élu, encensé pour sa jeunesse, en sera le promoteur. Billet.

Tout d’abord, il y a eu les candidats : ils étaient 11 à s’être livrés au jeu. Avec un tel nombre de prétendants, on aurait pu croire à l’embarras du choix. En fait, pas vraiment. Dans un premier temps, on a sélectionné pour nous. Il y a ceux qu’on appelle les “grands candidats“, ceux qui, selon les éditorialistes et autres étalons médiatiques, méritaient notre attention et notre intérêt. Les “petits candidats”, eux, ont mis sur le banc de touche. La règle veut que jusqu’à 15 jours avant le scrutin, leur accorde un temps de parole équitable, à savoir représentatif des sondages et de leurs scores électoraux. Autant dire que pour les NPA, LO et autres petits partis, le temps accordé est bien mince. Ça c’est pour la quantité. S’agissant de la qualité, ce n’est pas forcément mieux comme on se souvient de la séquence de mépris envers Philippe Poutou, lors de ses deux passages dans l’émission de télévision On n’est pas couché. Sur une chaîne de service public, messieurs dames !

Équité du temps de parole versus dignité des électeurs

Mais que vaut l’équité lorsque la dignité des électeurs elle-même n’est pas respectée ? Alors qu’ils font partie des plus médiatisés, François Fillon et Marine Le Pen sont mêlés à des affaires judiciaires : mise en examen pour complicité et recel de détournement de fonds publics et complicité et recel d’abus de bien sociaux pour le candidat des Républicains ; la candidate du FN est, elle, l’objet d’une information judiciaire pour soupçons d’emplois fictifs sur les postes d’assistants parlementaires au Parlement européen.

Dans une démocratie qui se respecte, où les politiques respectent un tant soi peu leurs concitoyens, ces deux-là se seraient retirés de la course. Les choses se seraient déroulées ainsi dans nombre de nos voisins européens. Ce ne fut pas le cas. Les deux continuent à être invités sur les plateaux de télévision où de belles tribunes leur sont offertes souvent sans même aborder ces affaires judiciaires. Et cela permet à Marine Le Pen, sans aucune espèce de dignité ni complexe, d’oser dire aux Français que “la justice est trop laxiste” alors qu’elle même refuse de présenter devant le juge pour s’expliquer. Monsieur François Fillon peut quant à lui expliquer, sans sourciller, à des infirmières qu’elles doivent travailler plus, lui qui, selon les informations de la presse a rémunéré sa femme et ses enfants (alors même que ces derniers sont encore étudiants) avec l’argent du contribuable avec des soupçons sur la nature des travaux réalisés. Lors de l’émission 15 minutes pour convaincre, alors qu’un attentat contre un policier avait lieu sur les Champs-Elysées, celui-ci n’hésite pas à relayer de fausses informations selon lesquelles “d’autres violences ont lieu ailleurs dans Paris” alors même que les autorités avaient démenti de telles rumeurs.

“Emmanuel Macron, tel le général Boulanger, a cherché le vote là où il était”

Et que dire d’Emmanuel Macron ? Tandis que la presse se passionne pour sa personne et son couple, le candidat d’En Marche ! nous a livré un discours stérile, généraliste et parfois schizophrènique. En effet, l’ancien banquier nous explique un jour que “la guerre d’Algérie est un crime contre l’Humanité” puis revient sur ses propos quelques jours plus tard suite aux critiques. Autre volteface sur le cannabis : dépénalisation à Médiapart et répression au Figaro. C’est bien simple, Emmanuel Macron, tel le général Boulanger, a cherché le vote là où il était. Et ça a payé.

Comme d’habitude, tous les cinq ans, on nous demande d’aller nous exprimer en votant. On nous rappelle, que c’est un droit qui relève de notre belle démocratie, que dans d’autres pays, certains meurent pour être à notre place et surtout que nos ancêtres sont morts pour ça. Voilà toute la panoplie d’arguments divers et variés ressortis si vous avez le culot de dire que vous ne voulez pas voter, histoire de bien vous faire culpabiliser. À chaque élection présidentielle, nous sommes courtisés de toutes parts. La preuve que nous comptons. Mais qu’en est-il pendant le quinquennat? Pour le savoir, il suffit de regarder les manifestations. Prenons l’exemple des rassemblements contre la loi Travail. Que s’est-il passé ? L’utilisation du 49-3 pour faire passer la loi.

Jean-Paul Sartre disait : “Nous sommes nos choix”. Les Français peuvent-ils en dire autant aujourd’hui ?

J’ai hésité avant d’aller voter. J’avais avoué à l’un de mes amis que je ne voyais pas l’utilité de voter en ce début de campagne. “Va voter, sinon ils vont encore dire que les jeunes de quartier ne votent pas, n’ont pas de sens civique et sont des flemmards“. Voilà à quoi était ramenée mon action : à celle d’une “jeune de quartier”. Mais mon ami n’avait pas tort. Dans un pays où on nous rappelle sans cesse que le vote est l’investissement suprême de chaque citoyen, cela ne nous viendrait pas à l’idée de nous dire que l’abstention est également un vote, mais différent. Non, au lieu de ça on préfère rester dans nos illusions mais qui vote encore par conviction ? Beaucoup ont, dès le départ, voté pour Emmanuel Macron, voyant en lui le seul qui pourrait battre Marine Le Pen. Sans parler du second tour, où encore une fois beaucoup de Français ont eu le sentiment d’être pris au piège entre “le pire et le moins pire“.

C’est ainsi, que plusieurs discours culpabilisateurs à l’encontre des abstentionnistes au second tour ont eu lieu sur les réseaux sociaux et dans les médias. Oublié que la présence du Front national au second tour est le fruit de notre système politique, corrompue, inefficace et des médias qui ont banalisé sa présence. Non, on a préféré accuser les abstentionnistes. Dimanche soir, des gens se sont réjouis de la victoire d’Emmanuel Macron alors que selon un sondage Ipsos, 43 % des électeurs qui ont voté pour lui l’ont fait pour empêcher l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Jean-Paul Sartre disait  : “Nous sommes nos choix”, les Français peuvent-ils en dire autant aujourd’hui ?

Le changement n’aura pas lieu maintenant 

Voir Emmanuel Macron sortir victorieux de cette lamentable course à l’Elysée, c’est assez ironique à vrai dire. François Hollande durant son quinquennat a été le président le plus impopulaire de la Vème République. Voilà que les Français élisent son ancien ministre de l’Économie. Loin d’être la bouffée d’air frais de la scène politique, le candidat d’En Marche ! a un parcours des plus classiques. Il est diplômé de Sciences po et de l’ENA. On ne souhaite donc pas en finir avec les technocrates qui nous gouvernent depuis des années, sans grand succès. Il convient tout de même de rappeler qu’il a été à l’initiative du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) qui devait permettre de relancer l’embauche industriel en échange d’un avantage fiscal aux entreprises. Les grandes sociétés, notamment leurs dividendes, en ont profité, l’emploi, lui, bien peu.

Les Français qui prônent le changement à chaque élection finissent par être rattrapés par leurs vieux démons. Que fallait-il retenir de cette présidentielle ? Pas grand chose hormis le constat d’un pays plus divisé que jamais qui ne saurait changer malgré ses belles paroles. Triste constat pour notre jeunesse.

Fatma TORKHANI