Dans le XIXe à Paris, le duel Legrain/Mahjoubi prêt à mettre fin à l'ére Cambadélis

POLITIQUE vendredi 9 juin 2017

Par Alban Elkaïm @AlbanElkaim

[#LÉGISLATIVES2017] Sarah Legrain est candidate de la France Insoumise dans la 16e circonscription de Paris, où Mélenchon est arrivé en tête. Ici, le jeune secrétaire d’État au numérique, Mounir Mahjoubi, joue sa place au gouvernement, le Premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, lui, sa place de député historique de la circonscription. Un match à trois dont le député sortant pourrait faire les frais. 

Nous affrontons ici le ministre Mahjoubi et Cambadélis. Mais c’est Mélenchon qui est arrivé en tête le 21 avril”. D’entrée de jeu, un membre de la campagne de Sarah Legrain lance cette phrase comme une sorte de rappel censé mettre l’eau à la bouche d’un journaliste croisé par hasard en bas des tours de la Place des Fêtes. La jeune femme se tient debout, quelques mètres plus loin, face à un autre journaliste qui griffonne frénétiquement sur son bloc-notes pendant leur échange. Sarah Legrain, 31 ans, est prof à Aulnay-sous-Bois : l’expression simple, le sourire facile, l’impression d’être accessible.

La même image que souhaite également renvoyer, dans son propre style, Mounir Mahjoubi, start-upper, 33 ans et membre le plus jeune du gouvernement Philippe, compagnon de route d’Emmanuel Macron candidat. Issu de l’immigration marocaine, grandi dans le quartier populaire de Saint-Blaise dans le XXe arrondissement, le jeune secrétaire d’Etat au numérique, multiplie les apparitions médiatiques dans des portraits élogieux : France 2, Le Parisien, Libération. “Moi, je n’ai pas de portraits mais j’apparais médiatiquement pour la circonscription. Maintenant, ça s’équilibre, c’est devenu un match à trois”, glisse Sarah Legrain. Jean-Christophe Cambadélis, éléphant de la politique nationale, joue à 66 ans son avenir politique, Mounir Mahjoubi, sa place au gouvernement.

Mélenchon, arrivé en tête dans la circo

La presse chronique le défi de Mahjoubi, le challenge de Cambadélis ou le combat qui doit les opposer. Et à chaque fois, par ricochet, Sarah Legrain est citée : elle s’exprime, elle apparaît à l’écran. “Les gens me connaissent de plus en plus. Il y en a qui m’identifient grâce aux affiches, parce qu’ils m’ont vue sur le terrain, et de plus en plus de personnes me disent : ‘Ha, on vous a vue à la télé’ !‘”.

Le 13 mai, elle passe dans le JT de France 2, à 20 heures. Elle est celle qui affrontera Cambadélis. “Un grand moment médiatique pour nous”, se félicite Raùl Sampognaro, directeur de campagne de la jeune candidate. Il le reconnaît : c’était inespéré que la candidate de la France insoumise du XIXe arrondissement reçoive autant d’attention médiatique. Chez les Insoumis, la star c’est Jean-Luc Mélenchon. D’ailleurs, il n’hésite pas à venir soutenir la candidate comme dans ce meeting du 30 mai place des Fêtes. Ici, dans cette partie du très populaire XIXe arrondissement, Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle avec 30,7 % des suffrages exprimés juste devant 29,6% pour Emmanuel Macron.

Convaincre l’électorat populaire et vaincre l’abstention

“Je pense que si je n’étais pas premier secrétaire du PS et si Mounir Mahjoubi n’était pas secrétaire d’État, ma circonscription serait restée dans l’anonymat”, analyse Jean-Christophe Cambadélis. “Ma circonscription”, dit-il. Preuve que l’enjeu est extrêmement important pour celui qui est élu du secteur depuis 1997 et candidat pour la 6ème fois. A l’époque, Mounir Mahjoubi avait… 13 ans, Sarah Legrain, 11 ans ! “Sa circonscription”, ses deux adversaires n’entendent pas lui céder le monopole de l’expertise, surtout que ce secteur a une particularité : un électorat très populaire. La candidate de la France insoumise tient à le rappeler : “ici, la sociologie et la géographie sont complexes”. Le 19ème arrondissement enregistre un taux de pauvreté de 24 % selon l’Insee, contre 14 % au niveau national. Le taux de chômage, lui, y est de 16% contre 10,2% dans l’ensemble du pays. Une sociologie locale qui explique en partie les scores obtenus par Jean-Luc Mélenchon et qui place Sarah Legrain au centre du jeu.

Or, c’est bien cet électorat populaire qui pourrait faire ou défaire les nouveaux rois et les vieux barons. Car certes, des quartiers comme Place des Fêtes ou Cambrai ont placé Mélenchon en tête au premier tour de l’élection présidentielle, mais l’élection législative mobilise généralement beaucoup moins : en 2012, plus de 45 % des inscrits ne s’étaient pas déplacés. “On sait que l’abstention peut être plus forte dans les milieux populaires ou chez les jeunes”, son cœur de cible. Le succès de Sarah Legrain dépendra donc de sa capacité à mobiliser cet électorat et à le réunir autour de sa candidature.

Mais celui qui joue sa place au gouvernement convoite lui aussi cet électorat. Mounir Mahjoubi leur fait d’ailleurs un appel du pied : “Dans le XIXe, le vote populaire est majoritaire. C’est pour lui que je fais campagne, il se trouve que moi, c’est ma vie”, explique cet enfant de l’immigration aux origines modestes, taclant au passage ses adversaires, avec ce “moi” qui pique. Pour lui, les 12,99 % obtenus par le PS dans le XIXe au premier tour de l’élection présidentielle sont un chiffre en trompe-l’œil. C’est Benoît Hamon qui représentait le PS avec une ligne politique plus à gauche que le centre de gravité du PS.

Or, certains électeurs ont pu voter pour Emmanuel Macron par rejet de cette ligne politique, mais continuent de se reconnaître dans la position plus centriste qu’incarne le premier secrétaire du PS, maître des lieux depuis 20 ans. Même analyse pour Sarah Legrain. “Je fais le pari que les quartiers qui ont voté pour le programme du Hamon ne se retrouveront pas dans le nouveau programme porté par le PS et encore moins en Jean-Christophe Cambadélis”. 

D’un match à trois au duel sans Cambadélis ?

En réalité, les deux jeunes candidats intègrent de moins en moins Jean-Christophe Cambadélis dans leur équation. Ce qui apparaissait au début comme un match à trois sur le papier devient chaque jour un peu plus un duel les opposant tous les deux. “La seule opposition forte, qui m’intéresse sur les idées, c’est la France Insoumise. Parce qu’ils sont très présents dans l’arrondissement, que l’on n’est vraiment pas d’accord sur le fond, et qu’il y a un vrai intérêt pour le candidat d’en face”, clame Mounir Mahjoubi. Jean-Christophe Cambadélis veut y voir une stratégie de son adversaire d’En Marche pour éviter l’affrontement. “Je pense qu’il s’est aperçu que la bipolarisation avec moi ne mettait pas assez Sarah Legrain en lumière, et qu’un deuxième tour contre elle serait plus facile que contre moi”.

Il n’en demeure par moins que cela la place au centre du jeu. “Je suis la seule qui n’a rien à perdre”, lâche Sarah Legrain sur l’esplanade Rosa-Parks, coincée entre les tours de la cité Cambrai et un quartier tout neuf, qui vient de sortir de terre à le frontière avec Aubervilliers. Rien à perdre et tout à gagner. Sarah Legrain assure ne briguer aucun poste particulier en politique si elle n’est pas élue. Mais elle a bien conscience que cette campagne aura fait émerger des figures de la France insoumise. Elle en fait partie.

Alban ELKAÏM