Le long du canal de l'Ourcq avec les nombreux abstentionnistes de Seine-Saint-Denis

POLITIQUE lundi 12 juin 2017

Par Alban Elkaïm @AlbanElkaim

[#LÉGISLATIVES2017] Avec 51,29 %, l’abstention a battu un record en France pour ce premier tour. Elle est encore plus élevée en Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre du pays, où elle a atteint 67% à Saint-Denis par exemple, 73 % à Clichy-sous-Bois. Le Bondy Blog s’est promené le long du canal de l’Ourcq à la rencontre des Séquano-Dionysiens qui ne veulent plus voter. Reportage. 

Dos au chemin de terre, face au canal, côte à côte sur un banc, elles regardent distraitement l’eau s’écouler vers Paris. Ici, le long de l’Ourcq, les branchages verdoyants adoucissent la chaleur, lourde et inhabituellement forte pour un 11 juin. Fadila, 22 ans, est surprise par nos questions. “Je ne savais même pas qu’il y avait ces élections législatives”. Elle est un peu gênée. Nous sommes à Sevran. Il est un peu plus de 13 heures. Ce dimanche, la France vote pour élire ses députés.

Seuls 49,71 % des Français inscrits sur les listes électorales se rendront aux urnes. L’abstention pulvérise tous les records pour une élection législative sous la Ve République. Le phénomène est encore plus marqué dans les territoires populaires, comme en Seine-Saint-Denis, où 61 % des électeurs inscrits ne se rendront pas aux urnes. Il suffit de flâner le long du canal de l’Ourcq pour s’en rendre compte.

“J’ai voté Macron aux deux tours de la présidentielle. Il aura la majorité. Ma voix ne changera rien”

Un peu avant, vers 12h50, gymnase Victor-Hugo de Sevran, à une centaine de mètres du canal. Une alerte du journal le Monde vient de tomber sur les smartphones des jeunes connectés : 19,24 % de participation à midi. Un net recul par rapport aux dernières élections législatives de 2012. Mais ici, les cinq bureaux de votes réunis dans le gymnase n’ont recueilli que 18,19 % des votes des inscrits sur les listes électorales à 13 heures. Et encore. “Le long du canal, c’est la bonne partie de la ville”, fait remarquer Ari, 38 ans, qui sort du parc forestier de Sevran, qui longe le cours d’eau très fréquenté ce dimanche de vote. Ici, c’est une zone assez pavillonnaire, loin des cités qui s’abstiennent encore plus. Lui non plus n’a pas été voté. “L’élection est déjà faite. J’ai voté Macron aux deux tours de la présidentielle. Il aura la majorité. Ma voix ne changera rien. Je préfère prendre le temps d’être avec mon fils”. Dans ses bras robustes, Lucas, 3 ans. Dans le 11e circonscription du 93, qui couvre la commune de Sevran, seuls 35 % des inscrits se sont déplacés pour glisser un bulletin dans l’urne.

“Ce sont tous des escrocs”, tranche Patrice, 30 ans. Maillot de foot bleu, bob vissé sur la tête, il est venu promener un petit petit pitbull roux de quatre mois sur les berges du canal. Nous sommes désormais à Bondy. La dernière fois que Patrice a voté, c’était en 2007 quand Nicolas Sarkozy affrontait Ségolène Royal au second tour de l’élection présidentielle. Il y a donc dix ans. “Je voulais voir si ça changeait vraiment quelque chose. Mais quand tu prends conscience qu’ils ont tous le même discours… Il n’y en a que pour les riches”. Ici, on entend le souffle continu des voitures qui passe sur la nationale 3, parallèle au canal. En levant la tête, on aperçoit aussi les plus hautes fenêtres des grands immeubles des cités qui bordent le cours d’eau et les cimes de deux grues. Mais la chaleur tape moins fort sur les berges que le long de la nationale. Beaucoup sont d’ailleurs venus se rafraîchir. A 16h15, seuls 25,79 % des inscrits avaient voté au bureau le plus proche. Au total, 37 % seulement des Bondynois ont voté. Patrice est de Rosny-sous-Bois, une commune limitrophe. Là-bas, le taux d’abstention s’élève à de 59 %.

Si eux-mêmes ne se battent pas pour leur avenir, pourquoi le ferions-nous à leur place ?”

“Ça, c’est ceux qui se sont laissés avoir”, estime Zine-Eddine Benyache, 20 ans, rencontré peu après. “Ceux qui pensent qu’il n’y a rien à faire. Je ne dis pas que ce sont des lâches, mais si eux-mêmes ne se battent pas pour leur avenir, pourquoi le ferions-nous à leur place ?”. Il a longé le canal depuis la station Jaurès, Paris 19ème, pour tuer les heures et profiter de la fraîcheur de l’eau, en attendant la rupture du jeûne en ce mois de Ramadan pour les Musulmans. Il est arrivé ici, à Pantin, au niveau de la station Raymond-Queneau. A ce niveau, ce sont les lignes de RER qui suivent le tracé de la voie d’eau. De l’autre côté, la berge court le long d’une zone industrielle et de murs de tôle tagués empêchant l’accès aux terrains vagues.

Devant la station de métro, le jeune rouquin proteste vivement contre une idée largement répandue : les législatives sont moins importantes que la présidentielle. “Ce sont ces élections qui composeront l’Assemblée nationale, là où sont votées les lois. Si Macron a une majorité, il fera ce qu’il veut. Comme je ne suis pas vraiment d’accord avec ses idées… “. Il ne finit pas sa phrase mais l’idée est entendue. Il est près de 18 heures. L’étudiant en histoire prend poliment congé. Il doit rejoindre Alfortville, dans le Val-de-Marne (94), avant que son bureau de vote ne ferme. La silhouette longiligne de Zine-Eddine s’engouffre dans la bouche de métro.

“On a été bombardés d’infos avec la présidentielle, pour les législatives, on est moins informé”

Presque au même moment, le bureau de vote du coin fait remonter les résultats partiels au ministère de l’Intérieur. 38 % de participation. En tout, Pantin enregistra une abstention de 55 %, la limitrophe Bobigny, 68%. “Ce n’est pas qu’on s’en fout, c’est qu’on n’a pas suivi “, explique Sara, 24 ans, sur le trottoir d’en face. Pour elle, voter sans savoir pour qui, ni ce que proposent les candidats n’est pas la bonne façon de procéder. “On a été bombardé d’informations avec la présidentielle et pour les législatives, on n’était moins au courant”, poursuit-elle.

Sara est éducatrice spécialisée dans les quartiers difficiles de Bonneuil-sur-Marne, dans le Val-de-Marne. Mais elle vit à Romainville, une commune limitrophe de Pantin, où l’abstention s’est élevée à 61 %. %. Elle en fait partie. En ce dimanche ensoleillée, elle n’a pas flâné le long du Canal comme beaucoup d’autres. Avec son amie, Gaëlle, même âge, elle a préféré aller traîner au centre commercial de Rosny, puis rentrer tranquillement en se promenant.

Alban ELKAÏM