À Aubervilliers, le PS complètement groggy après la nouvelle claque électorale

POLITIQUE mercredi 14 juin 2017

Par Ilyes Ramdani

Il y a 5 ans, le maire d’Aubervilliers et la députée étaient socialistes. Depuis, le PS a perdu les municipales et les législatives, sans oublier la présidentielle, la départementale ou encore les régionales. De quoi donner l’image d’un parti au bord du KO, dans une ville pourtant ancrée à gauche.

Un des nombreux symboles de la déconfiture socialiste. À Aubervilliers qui partage la circonscription avec Pantin, le premier tour de l’élection législative a vu la qualification au second tour d’Alexandre Aïdara, candidat En Marche, et de Bastien Lachaud, représentant de la France insoumise. La sortante, Elisabeth Guigou, députée depuis 2012, figure historique de la gauche nationale en Seine-Saint-Denis, n’a réuni que 11,8% des suffrages dans la ville. Moins d’un millier de voix.

Un simple retour de cinq ans en arrière suffit à mesurer l’ampleur de la déconvenue. En 2012, tous les voyants sont au vert pour le PS local. Le maire, Jacques Salvator, décédé en mars 2016, est un des leurs. François Hollande a réuni 43% des voix au premier tour de l’élection présidentielle et Elisabeth Guigou a réalisé le même score au premier tour de la législative, quelques semaines plus tard.

“La gifle, elle était déjà arrivée. Dimanche, c’était plutôt une réplique”

Cinq ans plus tard, tout s’est donc retourné. A part le siège de sénatrice d’Evelyne Yonnet, le PS n’a plus aucun pouvoir local. “On s’y attendait un peu, explique Marc Guerrien, le secrétaire de la section socialiste locale. La gifle, elle était déjà arrivée. Dimanche, c’était plutôt une réplique !” Comme un symbole, dans certains quartiers populaires comme celui de la Maladrerie, le PS n’a même pas franchi la barre des 10%. Un fiasco qui pose de nombreuses questions.

Avant l’analyse, il y a, d’abord, le blues. Le lendemain de l’élection, on croise un sympathisant socialiste. Qui nous salue, puis soupire, lève les yeux au ciel et glisse, sans qu’on n’ait eu le temps de dire quoique ce soit : “C’est pas facile, hein…”. On revoit l’énergie et l’enthousiasme du même trentenaire trois ans plus tôt, lors de la campagne municipale. “On a beaucoup perdu”, confirme l’intéressé.

Leaders, locaux, militants : la lente Bérézina du PS

Ici, le PS a d’abord perdu un leader, Jacques Salvator, qui était son guide historique, incontesté et incontestable. Il a ensuite perdu son local historique, faute de moyens pour en assumer les charges – pas si anecdotique que cela. Il a perdu, aussi, des élections : les municipales de 2014, les départementales de 2015, les élections législatives à présent… Et puis, il a perdu des militants, comme une inexorable conclusion des défaites précitées.

Il y a, évidemment, à tout cela des explications exogènes. Marc Guerrien souligne à juste titre la “logique nationale du résultat de dimanche”, “la vague En Marche qui a tout emporté sur son passage”, les conséquences difficiles de “la primaire, puis de l’élection présidentielle”. Tout cela a joué bien sûr. Mais tout de même : comment un des plus grands partis de France peut-il être à ce point réduit à peau de chagrin dans un bastion historique de gauche, qu’il gouvernait il y a encore trois ans ?

“Faire campagne pour Guigou quand tout le monde parle de renouvellement, c’est impossible. On n’était pas dans le même espace-temps que les autres”

Le sympathisant croisé à la tombée de la nuit – il ne veut pas donner son nom, ce qui n’est pas inintéressant non plus – apporte une première analyse. “Faire campagne pour Elisabeth Guigou quand tout le monde parle de renouvellement, c’est juste impossible. On dirait qu’on n’était pas dans le même espace-temps que les autres”. L’espace-temps d’Elisabeth Guigou, c’est vrai, est celui d’une femme de 70 ans, qui n’a jamais habité la circonscription, garde des Sceaux à la fin des années 90…

Dans une ville jeune, dynamique, cosmopolite et pleine de talents, comment expliquer en 2017 qu’un parti impose une candidate issue de son sérail, qui peut difficilement se targuer de représenter la population locale ? Est-ce à dire que le PS a pris ces territoires trop longtemps pour acquis, s’épargnant même d’aller chercher les voix une par une, comme il le fait ailleurs ?

Marc Guerrien, le patron du PS local, n’esquive pas une forme d’autocritique. “Cette campagne a été abordée avec le logiciel ancien, reconnaît-il. On a fait ça comme si de rien n’était. Elisabeth Guigou était plutôt bien accueillie dans la ville. Mais est-ce que c’était le bon moment, le bon endroit pour l’investir ?” On serait tenté de penser que la réponse figure dans la question. Sans compter qu’il n’y a pas eu de réel débat local sur son investiture, la circonscription étant “bloquée” pour une femme au titre de la parité – offrant un boulevard à Elisabeth Guigou.

À Aubervilliers, le PS n’a plus rien à défendre

Sur les 200 adhérents que compte le PS, ils étaient environ une cinquantaine aux réunions lors de la campagne. Ce dont se félicite Marc Guerrien. “Je ne suis pas sûr que tous les secrétaires de section puissent en dire autant”. Dans ces quelques dizaines de militants irréductibles, des représentants de toutes les tendances, de la plus sociale-libérale à la plus à gauche. “Localement, ça se passe plutôt bien, assure Marc Guerrien. Mais c’est vrai qu’idéologiquement, il y a des ruptures qui vont laisser des traces. Des fractures, même…”

À Aubervilliers comme ailleurs, donc, le PS est face à un champ de ruines. “Il y a un cycle qui s’achève, clairement, admet pudiquement le secrétaire de section. Mais un autre va commencer”. Reste à savoir sous quelle forme. Aujourd’hui, le PS en tant que parti politique est dans une logique d’opposition à la municipalité communiste, sans toutefois apporter de réelle idée neuve à son logiciel, ni être dans une posture toujours constructive.

“C’était plus facile d’être créatif, de parler de fond quand on était dans l’opposition, poursuit Marc Guerrien. Ces cinq dernières années, on a dû défendre un bilan, ce qui n’est jamais très confortable”. Mais tout cela est fini. Le PS n’a plus rien à défendre. S’il veut survivre à la recomposition politique qui s’opère, il va devoir se réinventer, changer de logiciel, peut-être de nom, probablement de fonctionnement… Et, au niveau local, redevenir une force de proposition, proche de ceux qui ont le moins. Tout un programme… que certains croient impossible. Mais Marc Guerrien assure : “On va s’y atteler.”

Ilyes RAMDANI