Quand voter devient source de moqueries de ton entourage

POLITIQUE samedi 17 juin 2017

Par Alban Elkaïm @AlbanElkaim

[#LÉGISLATIVES2017] Alors que plus de la moitié des inscrits sur les listes électorales se sont abstenus au premier tour des législatives, il y a ceux qui vont voter en dépit des moqueries et des critiques de leur entourage. Témoignages.

“Quoi, tu votes toi ? Pffff, mouton ! Bourgeois ! T’as rien compris à la vie…” Pour certains, ces amabilités composent parfois la musique d’ambiance qui accompagne chaque campagne électorale. Avec 51,29 % d’abstention au premier tour des élections législatives dimanche dernier, le moins que l’on puisse dire, c’est que le vote n’a pas la cote. Parfois, une forme de pression sociale pousse certains à l’abstention. Ceux qui ont répondu à nos questions nous disent ne pas céder et n’ont pas peur de se rendre aux urnes !

“Un copain ne veut même plus me parler parce que je suis dans une logique électorale”, Sofiane Naït-Bouda, 36 ans

Mes potes sont des gros anarchistes”, lance dans un brin d’humour, Sofiane Naït-Bouda. À 36 ans, il était candidat suppléant de la France Insoumise dans la 2ème circonscription du Maine-et-Loire (49), une zone globalement rurale. “Ce sont des gauchistes invétérés. Quelle que soit la position de quiconque, il faut qu’ils soient plus à gauche !” La majorité des personnes qui composent son entourage sont fondamentalement récalcitrantes au vote. “Social traître”, lui lance-t-on souvent. “C’est assez caustique autour de moi. J’ai un copain qui ne veut même plus me parler parce que je suis dans une logique électorale. Il dit que ça l’énerve trop”. 

“En écoutant certains, j’ai l’impression d’être naïve en allant voter”, Imène, 25 ans

Imène se vexe parfois des remarques de certains de ses amis. “Un jour, le mec d’une de mes amis de lycée m’a dit que je me prenais trop au sérieux. Comme si je me sentais investie d’une mission en allant voter, genre je vais sauver le monde”. À 25 ans, Imène est commerciale pour une société de mutuelle et a grandi dans une petite commune de la périphérie de Lyon. Généralement, les amis qu’elle a gardés du lycée tiennent un discours assez peu encourageant vis-à-vis du vote. “Tu te déplaces pour rien”, “C‘est tous des pourris”, “Tu n’as que ça à faire ?”… les mêmes arguments qui reviennent en boucle. “C’est beaucoup de moqueries. En écoutant certains, j’ai l’impression d’être une naïve en allant voter”.

Les gens ne votent pas parce que c’est un peu la honte de le faire“, Riselaine, 28 ans

Moi, je suis de confession musulmane, explique Riselaine, 28 ans. On me dit que comme Jean-Luc Mélenchon ou Lutte ouvrière sont contre le voile, en votant pour eux, je ne respecte pas mes sœurs et ma religion”. Riselaine vit à Bourg-la-Reine, une commune favorisée des Hauts-de-Seine (92). Mais ses nombreux engagements associatifs en faveur des plus précaires et contre les répressions policières la poussent à être régulièrement en contact avec la jeunesse de quartiers populaires. “Je crois qu’il y a aussi une sorte de cercle vicieux. Les gens ne votent pas parce que c’est un peu la honte de le faire. Qu’importe ! J’ai un fort caractère. Même s’ils sont à 10 contre moi, je ne vais jamais me taire. Même ma mère me dit des fois que je la saoule !” poursuit-elle en plaisantant.

Pour elle, tous les arguments sont bons pour convaincre. “Un deuxième tour Fillon / Le Pen, c’est pas possible !” ou “Pensez à l’avenir de vos enfants, les choses vont de pire en pire. Si ça continue, ils nous mettront une amende pour la manière dont on s’habille”. Et le meilleur : “Pour obtenir un logement social, à la mairie, vous pourrez dire que vous avez voté pour eux, et qu’ils ne font rien pour vous”. Vous aurez compris l’idée, il faut voter, que ce soit rouge ou blanc, mais on se rend à l’urne. “J’ai réussi à convaincre plusieurs personnes”, assure-t-elle.

“Je ne jette pas la pierre. Il faut établir le lien de confiance avec les non-votants”, Sofiane

Sofiane, lui, réagit avec humour. “Marginal va ! Retourne vivre dans ta caravane”, rétorque-t-il à ceux qui lui reprochent sa social-traîtrise. “Moi, j’ai un peu travaillé mon discours sur la question”, rappelle celui qui a été prétendant au poste de député suppléant. “Je ne leur jette pas la pierre. Il faut établir le lien de confiance avec les non-votants pour qu’on entre dans une démarche collective”. Et puis, au fond, pour celui qui aspire à la VIème République, un bulletin de vote est l’arme offensive d’une stratégie révolutionnaire, révolution que prônent les anarchistes. Il ne se targue cependant pas d’avoir fait des convertis.

“Mon père aurait été super fier de pouvoir voter lui-même”, Imène

Moi, j’ai voté à tous les scrutins depuis que je suis en âge de le faire”, tient à préciser Imène. Même pour la primaire de la gauche en 2011, ce qui lui a valu les moqueries de quelques camarades. “Ils m’ont charriée parce que j’avais dû payer un ou deux euros”. Pour ces amis-là, voter, c’est un peu devenu un “truc de bouffon”. Mais se justifier ? Jamais, répond-elle. “Au contraire, je me sens un peu plus haute. Ce sont eux les ”bouffons” de penser cela. Je pense qu’au fond de lui, mon père (de nationalité algérienne, il n’a pas le droit de vote NDLR) aurait été super fier de pouvoir voter lui-même. Il s’intéresse vachement à la politique. Du coup, dans la famille, nous avons un peu la pression pour aller voter”. Pour ses parents, c’est important. Imène s’en fait même un devoir, pour elle et pour les autres.

Alban ELKAÏM