Ennui, urne quasi vide et fausse joie : l'abstention dans un bureau de Clichy-sous-Bois

AMBIANCE, POLITIQUE dimanche 18 juin 2017

Par Sarah Smaïl

[#LÉGISLATIVES2017] À Clichy-sous-Bois, l’abstention au premier tour des législatives avait atteint un record : 73,17 % des inscrits ne s’étaient pas déplacés. En ce dimanche de 2ème tour, toute la matinée au bureau de l’école Paul Langevin, les électeurs se sont faits très rares. Au grand regret des bénévoles assesseurs plombés par l’ennui et le silence assourdissant du bureau mais résolus à garder le sourire : entre pauses cafés, petites blagues et fausse joie. Reportage heure par heure

“Vite, il est 57 !” lance l’un des assesseurs. Autour de lui, une équipe d’une dizaine de personnes s’affaire pour que tout soit prêt à 8h précise, l’heure où les votants pourront venir choisir entre Stéphane Testé, LREM, et Ludovic Toro, LR, les deux qualifiés pour le second tour. Dimanche dernier, ils ont respectivement obtenu 33,84 % et 19,69 % des suffrages au premier tour, dans la 12e circonscription de Seine-Saint-Denis. La circo compte les communes de Coubron, Livry-Gargan, Montfermeil, Le Raincy et Vaujours. Au premier tour, elle avait enregistré une abstention de 58,43 %, Clichy-sous-Bois, 73,17 %, un record.

Il est 8h02 quand la première votante, une femme d’environ 75 ans, vient déposer son bulletin dans l’urne. “Je déclare le bureau ouvert !” lance Stéphanie Maupoussin, maire-adjointe et vice-présidente du bureau. La journée de vote peut commencer. Une deuxième électrice se présente quelques instants plus tard.

8h10 : “On s’attend à une participation encore plus faible”, Damila Bekkaye, présidente du bureau de vote.

8h10. Pas de nouvel électeur à l’horizon. L’heure du café, préparé au milieu de rires dans la cantine de l’école primaire qu’un mur vitré sépare de la salle de vote. “Au premier tour, nous avons eu 159 votants dans ce bureau, pour 682 inscrits”, rapporte Djamila Bekkaye, la présidente du bureau de vote. “Pour ce second tour, on s’attend à ce que la participation soit encore plus faible. Ça va contraster avec les 444 électeurs qui étaient venus voter au second tour de la présidentielle”. La remarque est presque nostalgique.

Pour autant, les bénévoles du bureau de vote n’en sont pas moins enthousiastes. C’est une équipe soudée qui se retrouve régulièrement lors des scrutins. “Ce bureau, c’est un choix, précise Bakhta Youb, assesseur titulaire. Nous sommes volontaires, par affinité pour les gens qui y sont. Et il est important de s’impliquer dans sa ville”, souligne-t-elle. “Oui, on est bien, là, nous !” confirme Valérie Weissenbaucher, assesseur suppléant.

8h50 : “On a dit aux bénévoles qu’ils pouvaient faire la grasse matinée”

8h50. La cinquième électrice depuis l’ouverture entre dans le bureau : une jeune femme accompagnée de sa fille d’une dizaine d’années. “J’ai voté aux quatre tours, explique-t-elle, c’est important  de soutenir le gouvernement”. Puis, pendant une demi-heure, plus aucun nouveau votant ne se présente. Les bénévoles attendent alors en discutant dans une ambiance bonne enfant. Depuis la cantine, des rires fusent. “Tout le monde est là, affirme Djamila, la présidente. Dans certains bureaux, on se relaie, mais pas ici. On a dit aux bénévoles qu’ils pouvaient faire la grasse matinée, mais tout le monde a voulu venir. Au moins, de ce côté-là, il n’y a pas d’abstention !”

Il est 9h20 quand la sixième votante, une femme d’environ 80 ans, fait son apparition. Les bénévoles reprennent leur poste le temps qu’elle glisse son bulletin dans l’urne. Puis, de nouveau le calme. “Vu le premier tour, on s’y attendait, affirme Lydia Tcharlaian, titulaire pour le candidat LREM. Il y a une déception chez les gens, et aussi un manque d’information. Pendant toute cette semaine, on n’a pas entendu parler des élections dans les médias. C’est dommage”.

9h30 : “Vu l’abstention, cette élection devrait être annulée”, Yves, 60 ans

9h30. Yves G., 60 ans, entre, salue les bénévoles, dépose son bulletin et s’éclipse rapidement. Le coeur n’y est pas. “Je vote parce que je dois le faire, mais j’ai voté blanc, lâche-t-il. Je suis de gauche et il n’est pas question que je retourne ma veste. Franchement, vu le taux d’abstention, c’est une élection qui devrait être annulée”. Dix minutes, plus tard, surprise : trois votants arrivent en même temps, âgés de 40 à 50 ans. L’un d’entre eux, Farid Ranem, 53 ans, a voté pour En Marche ! “Je n’ai pas voté au premier tour, mais là, j’ai voulu participer à l’élan, pour que le Président ait la majorité. Après tous les couacs à gauche… Macron au moins, il représente la jeunesse, il est en marche !” s’enthousiasme-t-il.

“On va proposer des lots à un votant tiré au sort en fin de journée !”

Une fois les trois votants partis, de  nouveau l’attente. “J’ai une suggestion”, lance Djamila. On va proposer des lots à un votant tiré au sort en fin de journée. Ca motiverait peut-être les gens à venir !” s’esclaffe-t-elle. “Ou on pourrait mettre une animation devant, une pêche au canard par exemple”, renchérit Patrice Meignant, assesseur titulaire. “Il y a une léthargie chez les jeunes, déplore-t-il, plus sérieusement. Leurs grands-parents ont traversé une époque où tout était à faire. Peut-être qu’ils ont davantage conscience des enjeux que leurs petit-enfants”.

9h50. Deux votants âgés d’environ 70 ans entrent. Cinq bénévoles sont encore postés au bureau de vote, tandis que les autres sont partis voter ou rendre visite à d’autres bureaux de la commune. Patrice et Lydia, assis côte à côte près de l’urne, discutent doucement. Face à eux, Nathalie Regerat, secrétaire titulaire et Mohamed Dekhil, secrétaire suppléant, attendent en silence et jettent de temps en temps un coup d’oeil à leur téléphone. “On est un peu déçus de voir que les gens ont un tel désintérêt pour ces élections, regrette Mohamed. Les gens manquent de confiance dans la politique et pensent que leur vote ne changera rien. Je travaille avec des jeunes, on essaie de leur expliquer, mais on ne peut pas aller voter à leur place”. Djamila est désolée par cette absence de votants. “Quand on rencontre les gens, ils ont beaucoup d’attentes et de choses à faire remonter. Mais quand il faut bouger, ils ne se sentent pas concernés. Cela étant, il est vrai que les gens ne connaissent pas les candidats, et ne savent parfois même pas à quoi servent les législatives”.

10h 30 : ennui, papotages et pauses café

10h30. Deux heures et trente minute après l’ouverture du bureau, l’urne ne contient que 30 bulletins. Les cinq bénévoles sont toujours assis. D’un côté de la table, l’un repose sa tête sur ses mains, l’autre jette un regard las sur son téléphone portable. Les deux piles de bulletins sont devant eux, inchangées. “Eh ben, on ne se sent pas bousculé ici !”, lance en entrant dans le bureau une électrice très âgée. Sa plaisanterie ne trouve qu’un faible écho.

10h45 : fausse joie

10h45. Le silence est tout à coup rompu par le bruit d’une voiture qui se gare dans le parking, musique joyeuse à plein volume. Surpris, les bénévoles regardent par la fenêtre. La musique s’arrête, on entend des rires. “Au moins, il passent un bon moment !” lance un bénévole. “Et en plus, ils ramènent du monde !” se réjouit une autre. C’était une fausse joie : la voiture appartenait en fait aux cinq bénévoles qui avaient quitté le bureau un peu plus tôt. “On en est à combien?” demande l’une d’entre elles. “36 ? Waou !” s’exclame-t-elle après un coup d’oeil à l’urne. Plusieurs bénévoles retournent dans la cantine prendre un café et papoter.

11h45 : 45 malheureux bulletins dans l’urne sur les 682 inscrits

11h45. On passe péniblement la barre des 45 votants sur les 682 inscrits. “Il faudrait arriver à intéresser les gens à la chose politique, et cela doit passer d’abord par l’éducation civique. L’école a abandonné trop de choses de ce côté-là”, regrette François Quillet, vice-président du bureau de vote numéro 1 et maire-adjoint de Clichy-sous-Bois. Un groupe de bénévoles sort du bureau pour profiter quelques instants du soleil. La journée s’annonce très longue.

Sarah SMAÏL