"Nos richesses" de Kaouther Adimi, l'hommage à Alger la littéraire

CULTURE vendredi 13 octobre 2017

Par Yousra Gouja

lleEn lice pour les prix Goncourt, Renaudot et Médicis, Nos richesses est le troisième roman de Kaouther Adimi, un hymne à la littérature et une plongée dans l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui. 

Le récit commence avec une carte postale d’Alger, datée de 2017. Le cadre est posé. On entend le bruit des vagues qui claquent au loin, on flâne sous ce soleil si aveuglant que les Algérois ne connaissent que trop bien. Puis, au fil des premières pages, on tombe sur la rue Hamani. Et tous les souvenirs refont surface. La jeune romancière, Kaouther Adimi, née en 1986 à Alger, ouvre au lecteur le chemin qui mène au lieu mythique de la librairie “Les vraies richesses”.

“Un homme qui lit en vaut deux”

C’est une adresse connue des amoureux de la littérature : au numéro 2 bis de la rue Charras (devenue rue Hamani après l’indépendance), se trouve le minuscule local annexe de la Bibliothèque Nationale d’Alger. C’est ici qu’Edmond Charlot, 21 ans et enfant de parents français installés en Algérie, y ouvre en 1936, avec de faibles moyens, une petite librairie de prêt baptisée “Les Vraies richesses” en hommage à Jean GionoUne librairie, “qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres”, un lieu pour les écrivains et les lecteurs qui aiment la littérature et les pays méditerranéens. Son slogan : “Des jeunes, par des jeunes, pour des jeunes”. Sur la façade : “Un homme qui lit en vaut deux”. “Le livre est né à partir de cette phrase”, raconte la romancière. Avec les années, l’endroit deviendra l’un des pionniers de l’édition algérienne.

Pour raconter la vie d’Edmond Charlot, premier éditeur, entre autres, d’Albert Camus et de Jules Roy, l’auteure a choisi l’exofiction, terme consacré pour caractériser le genre littéraire qui consiste à mettre en scène des personnes réelles dans des romans. À partir d’archives, d’enquêtes, d’extraits des carnets intimes imaginaires d’Edmond Charlot, Kaouther Adimi retrace l’aventure de la librairie de 1936 à 1961, de ses débuts exaltants à son plasticage par l’OAS en 1961, qui met fin à l’aventure.

“Je ne peux pas quitter Alger”

La grande Histoire s’invite également dans le récit. La romancière évoque des moments violents du passé franco-algérien : le centenaire de la colonisation en 1930, le discours du 2 décembre 1939 d’Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Daladier, face aux Algériens (“La Mère Patrie n’oubliera pas au jour de la victoire tout ce qu’elle doit à ses enfants de l’Afrique du Nord”), les troupes d’Afrique du Nord en 1940, les massacres de Sétif en 45 et de la rue Charonne en 61.

L’Histoire avec un grand H se répercute sur le parcours personnel d’Edmond Charlot. Les guerres rendront son métier d’éditeur compliqué, quand lui ne cessera de clamer son attachement à l’Algérie : “Je ne peux pas quitter Alger”, dit-il devant les gravats.

Alger aujourd’hui

On tourne les pages et on marche dans les rues de l’Alger d’aujourd’hui, une capitale qui porte encore les cicatrices de la colonisation. Nous voilà huit décennies plus tard avec Ryad, 20 ans. Le jeune homme arrive de Paris pour vider la librairie désormais désertée, et tout jeter, même les livres. Le 2 bis a été cédé à un industriel privé qui souhaite le transformer en échoppe de beignets.

Contrairement à Edmond, l’étudiant n’a aucun intérêt pour la littérature et compte bien s’acquitter de ce cette tâche le plus rapidement possible pour retrouver au plus vite son amoureuse, Claire, restée en France. Mais il va se heurter à la colère des voisins, soucieux de conserver ce lieu de quartier symbolique. Parmi eux, le dernier gardien des lieux, veilleur du souvenir, le vieil Abdallah, qui va tenter de préserver l’endroit. Ce dernier tenait le registre des prêts et abonnements. Il n’a jamais aimé lire mais a un respect quasi religieux pour les livres, persuadé de leur nécessité dans la marche du monde.

Et si Kaouther Adimi se cachait derrière le personnage d’Abdallah ? Les deux sont investis d’un devoir de mémoire. Tout au long du roman, l’écrivaine s’acharne à raviver cette mémoire qui a été occultée des années durant. Ces richesses du passé, mises en place par ces “hommes et ces femmes qui ont tenté de construire ou de détruire cette terre”, sont devenues nos richesses. Elles appartiennent désormais au patrimoine de tous.

Yousra GOUJA

Nos richesses, de Kaouther Adimi, Seuil, 218 p., 17 euros.