Au tatami du Franc-Moisin, à Saint-Denis, esprit de famille et exploits sportifs

LES BÂTISSEURS mercredi 25 octobre 2017

Par Sarah Aissaoui

#LESBÂTISSEURS Depuis 2005, un club de judo au coeur de la cité du Franc-Moisin à Saint-Denis se fait un nom dans le monde du sport. L’esprit de famille est la pièce maîtresse de son projet éducatif même si le club a affronté des épreuves difficiles ces dernières années. Reportage.

Dans les couloirs du gymnase du Franc-Moisin, des petits judokas font la course en riant. Derrière eux, un petit garçon, haut comme trois pommes, et sa mère. L’enfant demande. “Maman, est-ce que je serais assez grand pour faire du judo l’année prochaine ?” Ceintures jaune, orange, verte, bleue, marron, toutes les couleurs sont représentées. Des cris, des rires, des sourires : l’accueil au Judo Club Franc-Moisin, JFCM pour les familiers, est particulièrement vivant.

Au coeur du dojo, le créateur du club de 44 ans, Fabien Farge, est bien difficile à approcher. Il rentre à peine des championnats du monde de Croatie. Ici, une maman d’élève s’inquiète des progrès de son fils, là des jeunes judokates viennent réclamer leurs points de compétition pour le fameux classement des combattants.

Fabien Farge, directeur technique du club, à gauche, Kamel Allaoua, directeur technique adjoint à droite

“Quand tu leurs dis que la semaine prochaine le cours est annulé et qu’ils sont tristes… voilà, c’est ce genre de satisfactions qui fait qu’on continue au quotidien”

Fabien connaît bien le quartier, situé au sud-est de la commune de Saint-Denis. Voilà 20 ans qu’il y enseigne l’éducation physique et sportive au collège Garcia-Lorca, voisin du gymnase, en plein cœur de la cité des Francs-Moisins. “Quand j’ai commencé à enseigner dans le quartier, ce que je voyais m’interpellait. Les jeunes étaient dans la rue, traînaient dans la cité ou dans le gymnase, sans réelle occupation”. C’est à partir de cette observation que Fabien décide de créer un club de judo. On est alors en 2004. C’est sans compter les péripéties administratives, les efforts pour acheter le matériel, les installations… Mais les bonnes volontés font déplacer des montagnes : le JFCM ouvre ses portes le 4 janvier 2005.

La motivation de Fabien chaque soir pour assurer ses cours de judo ? Transmettre à travers des valeurs que portent les huit préceptes du code moral du judo : modestie, contrôle de Soi, sincérité, respect, amitié, courage, politesse. Des principes fondamentaux qui ne s’appliquent pas que sur un tatami. Sa fierté ? “Quand tu leurs dis que la semaine prochaine le cours est annulé et qu’ils sont tristes… voilà, c’est ce genre de satisfactions qui fait qu’on continue au quotidien”. 

Le club de judo se situe au coeur de la cité des Francs-Moins à Saint-Denis

Le Franc-Moisin, une ville dans la ville

La cité du Franc-Moisin compte près de 10 000 habitants. C’est ici par exemple que le réalisateur Abdellatif Kechiche tournera son film L’Esquive ; en 2009, le collège du Franc-Moisin a été le théâtre du film La Journée de la Jupe avec Isabelle Adjani.

Le grand ensemble, situé près du Stade de France, du quartier des 4 000, à La Courneuve, et limitrophe d’Aubervilliers, a une longue histoire derrière lui, rarement glorieuse. Réputée difficile, entachée par des faits-divers, entre trafics de drogue et règlements de compte, la cité du Franc-Moisin présente les caractéristiques classiques des zones urbaines sensibles : le pourcentage des jeunes de moins de 20 ans, le nombre de non-diplômés ou encore le taux de chômage sont supérieurs à la moyenne de la ville, et plus encore à la moyenne régionale. L’un des plus grands bidonvilles de la région parisienne jusqu’aux années 1980 est aujourd’hui en perpétuelle rénovation.

“Après 13 ans d’Éducation Nationale, venir faire du judo dans le 93, c’est un vrai bol d’air”

Kamel Allaoua, directeur technique adjoint du JFCM, a été le premier soutien de Fabien Farge à la création du JFCM. “Après 13 ans d’Éducation Nationale, venir faire du judo dans le 93, c’est un vrai bol d’air”, raconte celui qui travaille désormais dans les Yvelines. “Un jour, j’étais dans la rue et là, un ancien élève en voiture arrête toute la circulation et sort de la voiture simplement pour venir me dire bonjour. Les jeunes sont reconnaissants de ce qu’on leur apporte. Ici au Franc-Moisin, c’est 99% de gens très bien et 1% de gens moins bien”.

Ces “gens moins bien” comme dit Kamel posent un certain nombre de problèmes. Depuis la création du club, des épreuves ont risqué à maintes reprises d’ébranler la volonté des entraîneurs. Fabien Farge a vu sa voiture saccagée et brûlée à deux reprises. Kamel Allaoua a été victime d’une agression un soir à la sortie d’un cours. Certains entraineurs ne sont jamais revenus en raison de menaces et d’agressions. Tous, professeurs, encadrants, parents, déplorent cette violence et l’expliquent par l’ennui de certains jeunes de ce quartier difficile.

Kamel llaoua (de face) directeur technique adjoint lors d’une séance d’entraînement au dojo du JFCM

Tous les ans, le club a une tradition : organiser un tournoi en accueillant de nombreux judokas d’autres départements. Lors de l’édition 2016, alors qu’ils sortaient du dojo, huit parents ont été agressés et dépouillés. Mars 2017, quelques jours avant l’organisation du 8ème tournoi annuel, le gymnase est saccagé : des personnes, entrées par effraction, ont mis le feu à une poubelle en plein milieu du terrain de handball. Plus tôt, des hommes encagoulés ont défoncé les caméras de vidéosurveillance et détruit plusieurs bureaux. Résultat : décision est prise de fermer le centre sportif et d’annuler le tournoi annuel de judo pour raisons de sécurité. “Nous attendions près de 1 000 jeunes venus de toute la région parisienne pour combattre dans un esprit sportif”, raconte Fabien, encore affecté et dépité.

Malgré tout, le club se développe et enregistre chaque année de plus en plus de licenciés : de 18 licenciés à ses tout débuts en 2005, il en compte près de 200, 12 ans plus tard. L’équipe s’est elle aussi élargie avec désormais cinq professeurs. Au JCFM, on pratique le judo trois fois par semaine avec quatre cours par tranche d’âge.

“Je préfère aller au judo au JFCM qu’à l’école”

Tous les élèves et encadrants rencontrés sont unanimes : ici règne une ambiance quasi familiale. Il n’est pas rare d’y croiser des judokas licenciés depuis des années. “Je suis parti à l’étranger et j’ai voulu m’inscrire au judo mais il n’y avait que des seniors… Au JCFM, on peut combattre avec des gens de notre âge, il y avait vraiment de tout”, souligne Ziran Jamaldeen, 18 ans, ancien judoka resté de longues années au club. “Au club, j’ai rencontré des camarades qui sont devenus de bons amis à moi. Je me sens bien ici, c’est comme une famille. Je préfère même aller au judo au JFCM qu’à l’école”, nous confie en souriant Calista, 14 ans, judokate au club depuis 8 ans. Le club organise également de nombreuses sorties comme des journées au Parc Astérix ou des tournois aux quatre coins de l’Europe (Pays-Bas, Belgique, Suisse…), l’occasion de tisser des liens forts entre entraîneurs et judokas.

“Dans le quartier j’ai vu un tout petit de l’âge de mon fils en train de fumer, ça m’a fait un choc… J’ai décidé d’occuper le temps de mon fils de 7 ans en l’inscrivant au judo“. Naget, 35 ans, habite la cité du Franc-Moisin depuis peu. Selon elle, l’influence du club est “très bonne pour le quartier et pour les enfants”.

Tahina Durand, l’étoile montante du JFCM

Ce n’est pas Tahina Durand, 17 ans, qui dira le contraire. Étoile montante du judoka français, formée au JCFM depuis qu’elle a 5 ans, son palmarès est déjà impressionnant : championne de France FFJDA cadette en avril 2017, médaillée de bronze au championnat de France Junior. Elle a également participé à plusieurs sélections en équipe de France cadette qui compte seulement 32 membres, coachée notamment par Gévrise Emane, la triple championne du monde de judo pour participer à des European Cup. Sélectionnée pour le championnat d’Europe Cadet à Kaunas en Lituanie en juillet 2017, elle perd au deuxième tour en individuel mais remporte une médaille de bronze par équipe avec l’équipe de France.

Autant dire que cette jeune judokate fait la fierté de son club et de ses coachs. “Je vise les championnats de France Junior. Je ne vais pas être trop gourmande”, dit-elle en riant, avouant toutefois envisager de viser les Jeux Olympiques de 2024 dont plusieurs épreuves auront lieu dans sa ville, Saint-Denis. Aujourd’hui, Tahina est en terminale littéraire au Pôle Espoir judo de Brétigny-sur-Orge dans l’Essonne. “Le club m’a énormément apportée. Il y a cet esprit de famille qui fait qu’on y reste pendant de longues années. On a nos habitudes ici, je ne pourrais pas quitter le club comme ça”. 

Le judo comme thérapie

Fabien Farge en est sûr : pour certains, la fréquentation du club a agi comme une sorte de thérapie avec un impact positif sur la vie des jeunes judokas, même à l’extérieur des tatamis. “Certains avaient des problèmes de comportement au collège mais arrivés sur le tatami, le judo les transforme. Cette discipline aide les judokas à grandir et se former”. Le directeur nous parle avec émotion d’un judoka en échec scolaire dans le passé qui a acquis un excellent niveau de judo en plus d’exercer un métier. “C’est pas magique non plus, mais parfois ça marche très bien pour certains”.

Depuis 2005, le club multiplie les titres : en 2016, il prend la place de premier club national pour la sixième fois avec 23 titres de champion de France, 10 vice-champions et 4 médailles de bronze. Et Fabien l’assure : “Ici, dans la cité, j’ai des petits guerriers. Je sais qu’ils peuvent devenir de la pépite avec le judo”.

Sarah AISSAOUI