13 novembre 2015 : "Je n'oublie pas, j'essaye de passer à autre chose"

C'EST CHAUD lundi 13 novembre 2017

Par Amine Habert

Notre reporter Amine Habert, 17 ans, était au Stade de France le 13 novembre 2015. Il nous raconte cette soirée et les conséquences sur sa vie d’aujourd’hui. 

Le 13 novembre 2015, c’était comme si c’était hier. Je me rappelle encore sortir vite de ma salle de classe à 17 heures, prendre le premier bus au terminus Gare Chelles Gournay et courir jusqu’à chez moi une fois celui-ci arrivé à destination. Mon père m’attendait avec mon petit frère et mon grand-père. Ce dernier habite à plusieurs centaines de kilomètres, dans la Sarthe, il avait fait le déplacement pour l’occasion. Ça fait une petite trotte d’ici à là-bas. Ça faisait un moment qu’on ne les avait pas vu lui et ma grand-mère. Alors pour marquer le coup, on s’est dit mon père et moi qu’on irait tous les quatre voir le match entre la France et l’Allemagne au stade de France ce 13 novembre.

Même en habitant à une minute de la gare et en partant à 18 heures, le trajet a duré au moins 1h30 jusqu’au stade. Dans les transports, j’ai vu un monde fou, ça m’a surpris. Faut dire, la dernière fois que je suis parti voir un match, c’était pour France-Roumanie en 2010, j’avais 10 ans ; autant dire que j’en avais plus trop souvenir. Imaginez aussi la réaction de mon grand-père en voyant tout ce monde, lui qui habite un petit village de 2 000 habitants, Marolles-les-Braults. Ça ne vous dit rien ? Vous avez loupé votre vie ! Par rapport à lui, je devais quand même être plus à l’aise.

Une fois arrivé sur place, on s’installe. Mon père va nous chercher des boissons, le stade, lui, se remplit peu à peu. Je regarde autour de moi : autant de personnes réunis dans un espace si restreint ça reste impressionnant à voir. Mon père est revenu, il s’assoit, on parle en attendant le début du match. Ça y est, la rencontre commence.

Le stade est maintenant plein. La foule est en délire. Les Bleus viennent de marquer, les supporters crient, hurlent même. En hauteur, on aperçoit les supporteurs allemands, dix fois moins nombreux mais 100 fois plus bruyants ! Je les regarde attentivement, je me retourne vers le terrain, et là, nous entendons un gros bruit. On saura plus tard qu’il s’agissait de la première explosion. Sur le coup, j’ai cru que le bruit venait des supporters allemands. Je me tourne alors vers mon père : “Papa ! Papa ! Viens on va avec eux. Regarde c’est carrément mieux là-haut”. Mon père avait lui aussi entendu, tout le monde avait entendu, le stade avait même tremblé. Cinq minutes plus tard, même bruit, même secousse. “Non mais franchement les Allemands, ils sont bouillants là !” Je vois sur le grand écran le joueur de l’équipe de France, Patrice Evra. Il regarde en l’air, loin, puis se remet à jouer aussitôt. Le match va jusqu’à son terme, comme si de rien n’était.

Voilà les gens qui quittent les gradins au fur et à mesure. Vu le nombre, au fur et à mesure signifie plutôt vague après vague. S’il devait y avoir vingt vagues, on aurait été dans la douzième. Nous sommes en train de sortir, on se situe aux abords de la porte F, on n’a pas encore quitté le stade. J’entends un bruit, un pétard peut-être, à vrai dire je n’en sais rien ; à ce moment-là, je veux juste rentrer. Une personne s’approche, elle court. Puis 20, 30, 50, j’arrête de compter. Mon père m’agrippe et me colle au mur. J’ai seulement le temps de prendre la main de mon grand-père pour le tirer vers moi. Le mouvement de foule s’arrête. On se regarde dans les yeux, mon père, mon frère et moi, on ne comprend rien. Premier réflexe, je regarde mon téléphone : plus de batterie. Merde ! Mon père aussi regarde le sien : aucun réseau affiché. Les agents de sécurité ne nous laissent plus quitter le stade, les gens ont peur, j’en vois certains pleurer. Je ne comprends pas.

Il aura fallu attendre 30 minutes avant qu’on nous laisse tous sortir, escortés de gendarmes, policiers et militaires de chaque côté. Si à l’aller, on avait mis 1h30 pour arriver au stade, alors imaginez la durée du trajet inverse dans ces circonstances. Un chaos monstre. Les agents de la SNCF sont dépassés. En rentrant chez moi, je vois ma mère en pleurs, ma grand-mère aussi. Elles ont essayé de nous joindre toute la soirée. La colère. La colère est la première chose que j’ai ressenti quand j’ai vu couler des larmes sur les joues de ma grand-mère. Quelqu’un l’avait fait pleurer, et j’étais irrité à cette idée. Puis l’incompréhension quand elle m’a pris dans ses bras en pleurant. La télévision allumée, les chaînes d’infos en boucle, on regarde les images, sidérés. Ça suffit ! Je monte dans ma chambre charger mon téléphone. Je n’ai jamais eu autant d’appels manqués. Je rappelle tout le monde, puis redescends. Toute la famille est devant la télé. Je me pose en bout de canapé, à côté de mon grand-père, toujours sous le choc de cette masse de personnes prêtes à nous écraser pour sauver leur peau.

Aujourd’hui, mes grands-parents ne veulent plus revenir à Paris. À la maison, on ne parle presque plus de ce qui s’est passé ce soir-là. Je n’oublie pas, j’essaye de passer à autre chose. Le traumatisme a d’abord été fort puis il s’est diminué avec le temps. Je garde une pensée pour les victimes de ce soir-là, et pour un vigile, qui a empêché l’un des kamikazes de pénétrer dans le stade. Merci monsieur : grâce à vous, je peux écrire cet article aujourd’hui.

Amine HABERT