Rencontre avec la chorégraphe Sandra Sainte Rose, à la tête de la première fanfare afro-féministe de France

AMBIANCE, CULTURE vendredi 17 novembre 2017

Par Fatma Torkhani

Actuellement à la tête du projet “30 nuances de noir.es”, Sandra Sainte Rose Fanchine répond aux questions du Bondy Blog. La danseuse hip-hop et chorégraphe nous livre les coulisses de la création de sa fanfare, revient sur sa carrière et nous parle afroféminisme, réappropriation culturelle et émancipation. Rencontre artistique et politique !

Le Bondy Blog : Qui êtes-vous Sandra Sainte Rose Fanchine ?

Sandra Sainte Rose Fanchine : J’ai 50 ans et je suis danseuse hip-hop debout, spécialiste de locking. Je danse depuis 1998 et suis devenue chorégraphe en 2012. Je travaille essentiellement sur l’identité au sens large. J’ai écrit une première pièce qui parlait de la construction sociale du féminin. Ma deuxième pièce portait sur la mémoire du corps et le rapport aux ancêtres en tant qu’afro-descendante. Aujourd’hui, je chorégraphie et je fais la direction artistique du projet “30 nuances de noir.es”. Avant de pouvoir me consacrer totalement à la danse, j’ai travaillé dans l’animation socio-culturelle à Aubervilliers pendant 4 ans, pour le Festival Villes des musiques du monde notamment. C’est un endroit où il y a beaucoup de programmations de fanfares. C’est ce qui m’a également aidé à trouver l’inspiration pour “30 nuances de noir.es”!

Le Bondy Blog : Parlez-nous en justement !

Sandra Sainte Rose Fanchine : C’est une parade qui se produira ce week-end des 18 et 19 novembre dans le cadre du festival Freestyle à La Villette. “30 nuances de noir.es” une fanfare afro-féministe inspirée des danses afro-américaines. Je me suis inspirée des États-Unis et surtout de la Nouvelle-Orléans, le terreau des parades et des fanfares. Elles reprennent beaucoup de classiques de la funk et de la soul. Avec cette fanfare, je souhaitais mettre en avant les corps féminins noirs pour faire le contre-pied à leurs représentations dans la société française, selon moi, biaisées, dévalorisantes, fausses, et qu’il faut sabrer sans pitié ! Cela fait une quinzaine d’années que j’ai dans la tête l’idée de faire une fanfare avec des danseurs hip-hop. C’est une manière de remettre cette danse dans son endroit de naissance, c’est-à-dire la rue mais en mixant les esthétiques.

Le Bondy Blog : Quels ont été les éléments déclencheurs à la création de ce projet ?

Sandra Sainte Rose Fanchine : Il y a quatre ans, j’ai commencé à m’interroger sur ma vie affective en tant que femme noire. Je remarquais une certaine récurrence, dans les schémas relationnels avec mes partenaires masculins qui étaient tous racisés. Il y avait la question de la désirabilité, du fait de ne pas être vue comme une partenaire à part entière, avec qui on se projette. Comme tous les gens qui remplissent tous les contrats de la méritocratie en se disant “j’ai fait des études donc je vais avoir un travail, une maison, une bonne santé, je vais faire des enfants“… Les choses ne se sont pas passées comme ça… Après mes études supérieures en graphisme, je n’ai que très rarement trouvé du boulot dans ce domaine, et encore moins payé à la hauteur de mes compétences. Je n’arrêtais pas de demander si cela était dû au fait pas que je sois une femme ou au fait que je sois noire. Ayant grandi à Abidjan, je n’ai pas du tout évolué avec la conscience du racisme. Le fait d’être dans une précarité ne faisait pas de moi la partenaire idéale pour les hommes, même si j’ai toujours été indépendante.

Le Bondy Blog : Ca a été une sorte de prise de conscience pour vous ? Si oui, de quoi?

Sandra Sainte Rose Fanchine : En fait, j’ai commencé à en parler avec des copines noires qui vivaient la même chose. Je me suis mise alors dans une phase d’observation de couples mixtes où l’homme est noir. Je voyais qu’ils avaient un comportement différent avec les femmes blanches. Ils rentrent dans le cadre “des mecs bankables” ! Ils s’occupent des enfants, poussent la poussette, sont à l’écoute, font les courses, alors que quand ils sont avec des femmes noires, ils ne font pas ça. Ce sont ces constats de ma vie personnelle et professionnelle qui m’ont amenée à ce projet “30 nuances de noir.es”. Je voulais un projet qui valorise les femmes noires, qu’elles puissent s’exprimer par elles-mêmes et les éloigner des idées reçues. Par exemple, c’est un choix de ne pas mettre de twerk. À l’origine, c’est une danse d’origine africaine et matrifocale. En France, cette danse est perçue comme une danse de dépravation. J’ai choisi des gestuelles de réappropriation, de valorisation de soi mais aussi de l’orientation sexuelle, notamment avec le waacking, une danse beaucoup pratiquée par les communautés gay latinos et afro-américaines. Tout ça est très réfléchi car c’est très facile d’exotiser. Je voulais que tout soit très carré, très organisé. C’est donc un espace pour les Noires et par les Noires.

Le Bondy Blog : Parlez-nous des membres de la fanfare. Qui sont-ils et comment gérez vous ce projet financièrement ? 

Sandra Sainte Rose Fanchine : Nous sommes 25 personnes, parmi lesquels 9 musiciennes et 1 musicien. On a prit un homme car c’est un saxophoniste baryton et on ne trouvait pas de femme pour cet instrument-là. Cela a été très difficile de trouver des femmes noires pour les postes que je cherchais. Paradoxalement, je ne savais pas à quel point je serai confrontée à la réalité que je condamne. Il fallait aussi trouver des femmes qui assument le discours porté par le projet qui est de dire : “Je suis qui je suis et j’en suis fière !” En France, je trouve qu’il y a une tendance qui veut qu’on doit s’excuser d’être noir.e. Il y a les 15 danseuses de la compagnie “AscEnDanse Hip Hop”. Cela fait un an qu’on travaille. C’est un projet qui pourra se développer sur le long terme, je l’espère. Pour la musique, les morceaux sont des reprises qui parlent de la femme noire, de la sororité ou encore de solitude. Concernant le financement, le projet est très peu soutenu. On a durement gagné une subvention de la part de la Direction régionale des affaires culturelles de l’île de France. Pour cela, on a passé une audition en expliquant le projet et en le présentant. Pour ma part, j’ai mis pas mal de fonds personnels notamment pour les costumes. J’ai aussi été aidée par ma famille et mes amis.

Le Bondy Blog : Pourquoi la danse ?

Sandra Sainte Rose Fanchine : C’est un rêve d’enfant ! Je suis née en Martinique, arrivée à Abidjan, en Côte d’Ivoire en 1974. À la télévision ivoirienne, tous les dimanches, il y avait une émission de danse afro-américaine qui s’appelait “Soul Train” et qui est aujourd’hui une référence pour les danseurs. C’était mon programme fétiche, j’ai baigné la dedans. Parallèlement, j’ai fait de la danse classique entre 6 et 12 ans. Quand je suis arrivée à Paris pour mes études supérieures, j’ai repris la danse au centre Peter Goss dans la rue des Petites écuries. Il y avait des cours de danse d’Afrique de l’Ouest, notamment des cours de danse et de techniques guinéennes qui font également partie de ma culture. Après avoir terminé mes études, j’ai travaillé pour le magazine “Radikal” dont j’ai réalisé la charte graphique. A l’époque, je ne connaissais pas l’existence des danses hip-hop. J’ai rejoint les cours de Max-Laure Bourjolly, une chorégraphe assez connue dans les années 1990 et qui a chorégraphié MC Solaar notamment. C’est comme ça que je me suis retrouvée dans la danse hip-hop. J’ai fréquenté les cours de Mohamed Belarbi avec qui je me suis formée au locking car j’y ai reconnu les danses qu’il y avait dans Soul Train. J’ai été attirée par cette façon d’exister artistiquement, décomplexée, décloisonnée, à l’extérieur, un mode de vie plus ouvert, qui est plus accessible et qui amène à moins de contraintes. On choisit de construire sa vie comme on l’entend. C’est un mode vie où il faut être énergique, déterminé mais avec la patience on y arrive !

Le Bondy Blog : Vous centrez votre projet sur la danse hip-hop. Quel regard portez-vous sur la place qu’on lui accorde dans le champ artistique en France ?

Sandra Sainte Rose Fanchine : Aujourd’hui, la danse hip-hop investit plusieurs espaces en France et ailleurs : on en trouve dans les salles polyvalentes, les théâtres ou encore à Broadway. La danse hip-hop, originellement, c’est le break, le bboying, tout ce qui se dansait au sol. Cela vient de la côte Est, de New-York. Les danses debout ont, elles, émergé sur la côte Ouest en Californie dans les années 1970, à savoir le locking et le popping. Plus tard, dans les années 1990, un autre courant de danse debout s’est développé à New York, à savoir le hip-hop freestyle et la house danse. Ces gestuelles sont clairement identifiables et identifiées par les danseurs eux-mêmes mais aussi par le grand public. La difficulté c’est que la carrière de danseur est courte, et qu’au bout d’un moment le corps n’est plus aussi performant. Le hip-hop est beaucoup vu à travers la performance. C’est une danse qui, dans le vieillissement du corps, n’arrive pas encore à trouver une expression qui soit moins dans la virtuosité et dans la performance. C’est paradoxal car les pionniers de la danse hip-hop ont la soixantaine ! J’ai moi-même 50 ans et je danse encore ! Il faut comprendre que le corps est vivant, il a son langage qu’il ne faut pas le prendre à la légère. Il dit, parle, s’exprime et il faut apprendre à l’écouter. Si vous dansez, c’est parce que c’est votre corps qui veut danser. Si à 50 ans, je danse encore, c’est parce que mon corps ne m’a pas dit que c’était le moment d’arrêter. Je lui fais parfaitement confiance !

Le Bondy Blog : Certains parlent de réappropriation culturelle concernant le hip-hop. Qu’en pensez-vous ?

Sandra Sainte Rose Fanchine : De mon point de vue, oui c’est de la réappropriation culturelle. Elle se fait au niveau des interprètes tout comme au niveau des décideurs. Les gens qui programment, qui donnent de l’argent pour financer les pièces, vont plus facilement donner à des chorégraphes qui portent des projets hip-hop blancs surtout si ces interprètes acceptent de mélanger leur danse hip-hop avec la danse dominante, c’est a dire la danse contemporaine ou classique. Du coup, comme il n’y a pas beaucoup de personnes noires qui font de la danse classique et contemporaine, le calcul est vite fait ! Sur les scènes de théâtre, on voit plus de personnes blanches ou métisses. Je pense que cette culture est totalement phagocytée par la culture dominante. C’est le hip-hop qu’on peut voir au théâtre de Chaillot ou encore au théâtre de la Ville. Dans les écritures, on va trouver 30% de hip-hop d’attitude et le reste c’est de la mise en scène, du jeu et beaucoup de mélange avec les autres danses. Il est alors complètement approprié, car les gens qui acceptent de le regarder ont le même regard que la France majoritairement blanche porte sur les racisés. Par conséquent, les artistes qui ont besoin d’être validés par ce prisme de légitimité, vont se conformer. Aujourd’hui, le hip-hop est une danse qui se veut inclusive. Elle est appropriée par tous. Avec ma longévité, je vois que les femmes noires au moment de la professionnalisation ont plus de mal à faire leurs places que les femmes blanches. Sur les plateaux de théâtre, on verra une majorité de danseuses blanches et une minorité de danseuses noires alors qu’on est dans une culture afro-descendante. C’est très difficile à vivre parce qu’entre danseurs on n’en parle pas, c’est tabou et on peut être taxé de raciste.

Le Bondy Blog : En montant un projet comme celui-ci, vous n’avez pas peur d’être pointée du doigt comme étant communautaire ?

Sandra Sainte Rose Fanchine : Je m’en fous ! Je n’ai pas de problème avec le communautarisme ! Il existe et c’est une réalité qui est née ici en France. Je ne vois pas du tout où est le problème avec ça. Je le perçois plus comme un espace de solidarité et d’émancipation. Les Blancs sont communautaristes et pourtant cela ne pose pas de problème.

Le Bondy Blog : “30 nuances de noir.es” et d’autres projets artistiques prouvent que les choses bougent en termes de visibilisation des femmes noires et racisées, non  ? 

Sandra Sainte Rose Fanchine : Oui et c’est simplement l’histoire qui se déroule. Les trentenaires ont tiré des leçons de ce qu’on vécu leurs parents. Ils ont bien vu que leurs conditions n’ont pas évolué malgré le discours méritocratique et d’égalité avec une injonction à l’assimilation. Je pense que nos parents, nos grands-parents ont joué le jeu qui leur a été demandé, à savoir rentrer dans un certain cadre pour être considéré comme tout le monde. La générations des trentenaires et celles qui arrivent après considèrent qu’il y a eu un leurre. Alors, ils s’organisent et disent les choses. Les questions afro-féministes s’inscrivent dans ce cadre émancipateur qui, dans un premier temps, met le doigt sur ce qui ne va pas. Et cela va continuer.

Propos recueillis par Fatma TORKHANI

Crédit Photo : Patrice Jerome BRETTE

La fanfare de 30 nuances de noir.es déambulera les samedi 18 et le dimanche 19 novembre à La Villette dans le cadre du festival Freestyle. Plus d’informations ici