Violentée par la police, Marie-Reine porte plainte pour la deuxième fois afin d'obtenir justice

GARDE à VUE mercredi 29 novembre 2017

Par Amanda Jacquel @Amanda_Jacquel

Il a fallu attendre un an et demi. Plus de 500 longues journées à frapper à toutes les portes pour se faire entendre avant que Marie-Reine puisse raconter publiquement les violences policières qu’elle a subies cette nuit entre avril et mai 2016.

C’est un témoignage qui a mis un an et demi avant d’être porté sur la place publique. Dans la nuit du 30 avril au 1er mai 2016, Marie-Reine D. rentre d’un dîner chez un ami à Agen. Il est à peu près deux heures du matin. Elle monte dans sa voiture pour rejoindre Pont-du-Casse, dans le Lot-et-Garonne, où elle réside avec ses trois jeunes enfants. “Je voulais éviter le centre-ville parce qu’il était tard et que je me disais que des jeunes qui sortent de boîte de nuit, ça roule vite”. Marie-Reine choisit alors de longer le canal, “très prudemment”, témoigne-t-elle.

Tout bascule lorsqu’elle double “une voiture noire garée en double file”. Le véhicule lui emboîte le pas, la colle de plus en plus. Le pouls de Marie-Reine s’accélère. Elle commence à paniquer et imagine le pire. “Je fais demi-tour pour ne pas m’éloigner de la ville”. Son demi-tour est imité par la voiture. La femme âgée de 38 ans s’imagine être poursuivie par des “violeurs, des voyous”.

Salope, descends ! Sale race, ferme ta gueule”

La voiture finit par la bloquer en cognant son véhicule. Une femme sort en trombe, “en furie, comme une lionne” raconte Marie-Reine et ouvre la portière de sa Renault Mégane. “Salope, descends ! Tu vas voir ce qu’il va t’arriver”. Marie-Reine ne comprend pas, la supplie de ne pas lui faire de mal. “Sale race, ferme ta gueule” fait guise de seule réponse.

Très vite, les coups et les humiliations pleuvent, les croche-pieds mettent Marie-Reine à terre. Elle n’a même pas le temps de comprendre ce qui lui arrive. “Je m’écroule. Un homme sort de la voiture. La femme lui dit de faire des choses et il les fait”. Marie-Reine tente de s’enfuir, mais le couple d’inconnus la retient. Sa croix en or et son manteau sont arrachés. L’homme et la femme la frappent et enchaînent les coups de pieds sur tout le corps. La mère de famille crie au secours, persuadée d’être victime d’un enlèvement. L’homme la frappe au visage pour la faire taire et plaque une main contre sa bouche. Décidée à ne pas se laisser faire, elle mord son doigt avec l’idée de “laisser une trace pour qu’on [la] retrouve quand [elle] ne [sera] plus là”. Les deux agresseurs prennent peur : une femme noire a forcément le sida. Il faut vérifier. On lui pose la question, atteste, sans présumer, sa séropositivité.

Face contre terre, Marie-Reine entend une autre voiture se garer. “Je vois deux policiers en tenue”. Elle comprend alors que ses agresseurs sont en fait des policiers de la Brigade Anti Criminalité. On lui passe les menottes et on l’embarque. À l’arrière, la policière de la BAC se place à ses côtés pour poursuivre son flot d’injures pendant tout le trajet jusqu’au commissariat. “En arrivant, j’avais ma robe remontée. Je dis ‘Madame, vous êtes une femme, vous n’allez pas me laisser sortir les fesses à l’air’. Elle m’a répondu ‘C’est bien fait pour ta gueule, t’avais qu’à pas t’habiller comme une pute’.”

“Je me retrouve là comme une criminelle”

Toujours en état de choc, couverte de plaies et d’ecchymoses, Marie-Reine est soumise à un éthylotest au commissariat. Résultat : négatif. L’avocate commise d’office débarque et conseille à l’Agenaise d’avouer qu’elle a bu alors que son taux d’alcoolémie, testé a deux reprises, est, assure Marie-Reine, négatif.

Après une nuit de garde à vue, Marie-Reine est reçue par la police judiciaire pour une audition. C’est elle la mise en cause, pas les policiers. Les questions tournent autour d’une présomption de haine de la police. “Je n’avais rien fait et je me retrouve là comme une criminelle. On me demande si j’ai des raisons d’en vouloir aux policiers. On me dit que dans mon pays d’origine, j’ai peut-être l’habitude d’agresser des policiers”, relate la Française originaire du Burkina Faso, en tentant de retenir ses larmes. Les vêtements de Marie-Reine sont toujours tachés de sang, stigmates des coups reçus la veille. Lorsque la question porte sur son apparence, ses nerfs craquent. “Je ne pouvais pas croire qu’on me demandait ça alors que ce sont bien ses collègues qui m’avaient fait subir tout ça”. Le ton s’adoucit, on propose à Marie-Reine de se rendre à la pharmacie, de la recontacter dans un mois pour prendre des photos. “Je pensais qu’il y avait de la compassion car celle qui m’interrogeait était une femme”. 

Marie-Reine rentre chez elle, où l’attendent ses trois enfants et leur père dont elle est séparée. Ce dernier la conduit à la clinique Esquirol-Sainte-Hilaire d’Agen. Le médecin lui délivre alors un certificat médical et une ITT (interruption temporaire de travail) de 6 jours et un arrêt de travail de 10 jours.

Une enquête où la victime n’a pas la parole

Il y a un problème mécanique de déperdition de preuves dans les affaires policières”. L’avocat de Marie-Reine est présent lors de cette première réunion publique. Me Arié Alimi est un habitué des affaires de violences policières. Connu pour son combat contre l’État d’urgence mais aussi pour la défense des parents de Rémi Fraisse, l’avocat est catégorique : “Il y a plus de points communs entre les personnes victimes de violences policières que de singularités”. Que les motivations de cette violence soient déterminées par la couleur de peau, le lieu de résidence ou le combat politique, il insiste : “Les violences policières visent toujours la minorité”.

Dans le combat de Marie-Reine, l’avocat se pose une question : “Pourquoi dans ce genre d’affaires, les justiciables sont contraints de se battre pour obtenir la justice ?” Les obstacles de Marie-Reine ont été nombreux : il a d’abord fallu porter plainte. La gendarmerie refuse d’enregistrer le dépôt de plainte de Marie-Reine. “C’est complètement illégal, je n’ai jamais vu ça !” souligne avec gravité son avocat.

Deuxième obstacle : l’absence de soutien juridique. Marie-Reine rencontre deux avocats, qui refusent le dossier lorsqu’ils comprennent que l’affaire implique des policiers. Deux choix s’ouvrent alors à cette “justiciable qui ne connaît rien à la justice, qui n’a jamais eu à faire à elle auparavant” détaille son avocat : un avocat commis d’office ou passer par une association. Marie-Reine décide d’y aller seule : elle dépose une plainte auprès du procureur de la République le 13 mai 2016. Entre le moment des faits et le dépôt de plaintes, certaines preuves ont disparu. Une enquête préliminaire est ouverte. Elle durera un an. Marie-Reine n’est pas entendue une seule fois pendant ces 365 jours, avant que l’affaire ne soit classée sans suite le 19 avril 2017, car les faits dont la femme s’est plainte “n’ont pu être clairement établis par l’enquête”.

Marie-Reine tente de trouver des soutiens, se tourne vers le Palais de Justice, vers le planning familial, vers le milieu associatif… Les portes tambourinées restent closes. Isolée, traumatisée, fragile psychologiquement, la femme fait une tentative de suicide.

Réunion publique organisée le 24 novembre dernier par le comité de soutien de Marie-Reine

“Nous pouvons tous être Marie-Reine ou Adama”

On retrouve les mêmes mécanismes dans l’affaire Adama Traoré : une expertise tardive, malhonnêtement interprétée, poursuit Me Alimi pour qui le parallèle entre les deux histoires est clair. Agen, comme Beaumont-sur-Oise, sont des petites villes. Les avocats, les juges, les procureurs, tout ce monde se connaît depuis la fac. Le procureur, chef des policiers mis en cause, est celui qui décide de l’enquête et de sa poursuite. C’est logique en fait, bien qu’anormal, que ce corps se protège”.

Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré, a tenu à participer à une réunion publique organisée le 24 novembre dernier par le comité de soutien de Marie-Reine, pour apporter tout son soutien à l’Agenaise. “Lorsque l’on commence ce genre de combat, ce n’est pas facile. C’est son intimité qu’on dévoile. Nous ne sommes pas militants à la base. Nous avons besoin de soutien, de bouclier pour prendre les coups”. Elle revient sur l’acharnement, les représailles, que subit sa famille depuis la mort de son jeune frère en juillet 2016 à la gendarmerie de Beaumont-Sur-Oise. “Ce n’est pas le combat de Marie-Reine mais notre combat pour Marie-Reine. Nous portons le nom de mon frère à travers plusieurs combats. Nous pouvons tous être Marie-Reine ou Adama”. 

Marie-Reine (à gauche) aux côtés d’Assa Traoré, lors de la réunion publique organisée le 24 novembre à Paris par le comité de soutien à Marie-Reine

Seconde plainte

Une nouvelle plainte pour “atteinte arbitraire à la liberté individuelle” et “violences volontaires par une personne dépositaire de l’autorité publique” a été déposée par Marie-Reine et son avocat Me Alimi le 14 novembre. Un juge d’instruction devrait être désigné prochainement, entraînant l’ouverture d’une nouvelle enquête. En attendant la nomination de ce juge d’instruction, contacté par le Bondy Blog, le parquet d’Agen a refusé de communiquer à ce stade de l’affaire.

“Au départ, j’avais un peu peur de la médiatisation de cette affaire car les premiers retours ont été des mises en garde”, raconte Marie-Reine, dont l’histoire a pris un tournant lorsqu’elle a été relayée sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, les cicatrices de cette nuit sont toujours présentes dans son dos, sur ses genoux, tout comme les cauchemars qui perdurent. La femme, modeste, a aussi conscience que la lutte va passer par les finances. Une nécessaire organisation impossible à prendre en charge en plein traumatisme. “Mentalement, je ne vais pas bien. J’entends mon fils de 8 ans qui dit qu’il va me protéger, ce n’est pas normal”. Lorsqu’elle croise des policiers, la trentenaire prend peur, se sent paniquer.

Début 2018, Marie-Reine tiendra des réunions publiques à Toulouse et Bordeaux avec son comité Justice pour Marie-Reine / Une Lutte pour la Dignité. “Je n’ai plus rien à perdre. Et je suis originaire du pays des hommes intègres. C’est hors de question de m’arrêter là”.

Amanda JACQUEL